«Tout en attendant les secours de l'armée du Nord, promis d'une manière si réitérée et si solennelle, je cherchai à ajouter, par ma propre industrie, aux moyens de l'armée. Ma cavalerie était bien inférieure à celle de l'ennemi. Les Anglais avaient près de cinq mille chevaux, anglais ou allemands, sans compter les Espagnols, formés en troupes régulières; je n'en avais pas deux mille. Avec cette disproportion, comment manoeuvrer son ennemi? Comment profiter des succès qu'on peut obtenir? Je n'avais qu'un moyen d'augmenter ma cavalerie, c'était celui de disposer des chevaux inutiles au service de l'armée et appartenant à des individus qui n'avaient pas droit d'en avoir, qui en avaient un nombre excédant celui que la loi leur accorde. Je n'hésitai pas à prendre ce moyen, quelque rigoureux qu'il fût, puisqu'il s'agissait de l'intérêt imminent de l'armée et du succès de ses opérations. J'ordonnai donc l'enlèvement, sur estimation et moyennant le payement de leur valeur, des chevaux qui se trouvaient dans la catégorie précitée. J'en fis également enlever un grand nombre qui se trouvaient dans un convoi venant d'Andalousie. Cette mesure, exécutée avec sévérité, donna, en huit jours, mille hommes à cheval de plus, et ma cavalerie réunit plus de trois mille combattants. Cependant, je n'en espérais pas moins les secours de l'armée du Nord, qui continuait ses promesses, dont l'exécution semblait être commencée, mais dont nous n'avions encore aucun effet.

«La huitième division de l'armée de Portugal occupait les Asturies. Ces troupes étaient complétement isolées de l'armée par l'évacuation de toute la province de Léon et de Benavente; elles se trouvaient sans secours et sans communication avec l'armée du Nord, parce que, d'un côté, les trincadours, qui avaient du venir de Bayonne, n'avaient pu être envoyés à Gijon, et que, de l'outre, le général en chef de l'armée du Nord, quoiqu'il l'eût promis d'une manière formelle, s'était dispensé de faire faire un pont sur la Daga et d'y établir des postes. Cette division n'avait pu emporter que très-peu de munitions, faute de moyens de transport. Elles étaient en partie consommées, et elle ne savait comment les remplacer. Sa position pouvait devenir à chaque instant plus critique si l'ennemi s'occupait d'elle sérieusement; tandis que, si elle restait ainsi isolée, elle demeurait tout à fait étrangère aux événements importants qui allaient se passer sur le plateau de la Castille. Le général Bonnet, calculant dans cet état de choses, et considérant, d'après la connaissance qu'il a du pays, qu'il est beaucoup plus difficile de sortir des Asturies que d'y rentrer quand l'ennemi veut s'opposer à l'entrée ou au départ, il se décida à évacuer cette province et à aller prendre position à Reynosa. Là, ayant appris que l'armée de Portugal était en présence de l'armée anglaise et qu'elle était au moment de combattre, il n'hésita pas à se mettre en mouvement et à la rejoindre.

«Fort de ce secours important, de l'augmentation que ma cavalerie venait d'avoir, n'ayant plus rien de positif de l'armée du Nord, instruit, d'ailleurs, de la marche de l'armée de Galice, qui, sous peu de jours, devait nécessairement me forcer à un détachement pour l'éloigner, je pensai que je devais agir sans retard. Je devais craindre que ma situation, qui s'était beaucoup améliorée, ne changeât en perdant du temps; tandis que celle de l'ennemi devait devenir meilleure à chaque instant par la nature même des choses. Je résolus donc de repasser le Duero; mais ce passage est une opération difficile et délicate; elle ne peut être entreprise qu'avec beaucoup d'art et de circonspection, en présence d'une armée en état de combattre. J'employai les journées des 13, 14, 15 et 16 juillet à faire beaucoup de marches et de contre-marches qui trompèrent l'ennemi. Je feignis de vouloir déboucher par Toro, et je débouchai par Tordesillas, en faisant une marche extrêmement rapide. Ce mouvement réussit si bien, que toute l'armée put passer la rivière, s'en éloigner et se former sans rencontrer un seul ennemi. Le 17, l'armée prit position à Nava del Rey. L'ennemi, qui était en pleine marche sur Toro, ne put porter rapidement que deux divisions à Tordesillas de la Orden; les autres étaient rappelées de toutes parts pour se réunir. Le 18 au matin, nous trouvâmes ces deux divisions à Tordesillas de la Orden. Comme elles ne croyaient pas toute l'armée rassemblée, elles pensèrent pouvoir gagner du temps sans péril. Cependant, lorsqu'elles virent déboucher nos masses, elles s'empressèrent d'opérer leur retraite sur un plateau qui domine le village, et vers lequel nous marchions. Déjà nous les avions débordées; si j'avais eu une cavalerie supérieure ou égale en nombre à celle de l'ennemi, ces deux divisions étaient détruites. Nous ne les poursuivîmes pas moins avec toute la vigueur possible, et, pendant trois heures de marche, elles furent accablées par le feu de notre artillerie, que je fis porter en queue et en flanc, et auquel elles purent difficilement répondre; mais, protégées par leur nombreuse cavalerie, elles se divisèrent pour remonter la Guareña, afin de la passer avec plus de facilité.

«Arrivés sur les hauteurs de la vallée de la Guareña, nous vîmes qu'une portion de l'armée anglaise se formait sur la rive gauche de cette rivière. Dans cet endroit, les hauteurs de cette vallée sont très-escarpées, et la vallée a une largeur médiocre. Soit que ce fût le besoin de rapprocher ses troupes de l'eau, à cause de la chaleur excessive qui se faisait sentir, soit pour toute autre raison que j'ignore, le général anglais en avait placé la plus grande partie dans le fond à une demi-portée de canon des hauteurs dont nous étions les maîtres. Aussi, en arrivant, je fis mettre en batterie quarante pièces de canon, qui, dans un moment, curent forcé l'ennemi à se retirer après avoir laissé un grand nombre de morts et de blessés sur la place. L'armée marchait sur deux colonnes, et j'avais donné le commandement de la colonne de droite, distante de celle de gauche de trois quarts de lieue, au général Clausel. Arrivé sur les lieux, le général Clausel, ayant peu de monde devant lui, crut pouvoir s'emparer de deux plateaux de la rive gauche de la Guareña et les conserver; mais cette attaque fut faite avec peu de monde. Ses troupes n'étaient pas reposées et à peine formées. L'ennemi s'en aperçut, marcha aux troupes qu'il avait ainsi jetées en avant, et les força à la retraite. Dans ce combat, qui fut d'une courte durée, nous avons éprouvé quelque perte. La division de dragons, qui soutenait l'infanterie, chargea avec vigueur contre la cavalerie anglaise; mais le général Carrié, un peu trop éloigné du peloton d'élite du 13e régiment, tomba au pouvoir de l'ennemi.

«L'armée resta dans sa position toute la soirée du 18; elle y resta de même pendant toute la journée du 19. L'extrême chaleur et la fatigue qu'on avait éprouvées pendant celle du 18 rendaient nécessaire ce repos pour rassembler les traînards. A quatre heures du soir, l'armée prit les armes et défila par sa gauche pour remonter la Guareña et prendre position en face de l'Olmo. Mon intention était de menacer tout à la fois l'ennemi et de continuer à remonter la Guareña, afin de la passer avec facilité, ou bien, si l'ennemi se portait en force sur la haute Guareña, de revenir, par un mouvement rapide, sur la position qu'il aurait abandonnée. L'ennemi suivit mon mouvement. Le 20, avant le jour, l'armée était en marche pour remonter la Guareña. L'avant-garde franchit rapidement cette rivière là où elle n'est qu'un ruisseau et occupa le commencement d'un immense plateau qui se continue sans aucune modulation jusqu'à peu de distance de Salamanque. L'ennemi chercha à occuper le même plateau; mais il ne put y parvenir. Alors il se détermina à suivre un plateau parallèle qui se rattachait à la position qu'il venait de quitter, et qui lui offrait partout une position dans le cas où j'aurais marché à lui. Les deux armées marchèrent ainsi parallèlement avec toute la célérité possible, et tenant leurs masses toujours liées, afin d'être à tout moment en état de combattre. L'ennemi, ayant cru pouvoir nous devancer au village de Cantalpino, dirigea une colonne sur ce village, dans l'espoir de pouvoir être avant nous sur le plateau qui le domine et vers lequel nous marchions; mais son attente fut trompée: la cavalerie légère que j'y envoyai et la huitième division, qui était à la tête de la colonne, marchèrent si rapidement, que l'ennemi fut forcé d'y renoncer. Bien mieux, le chemin de l'autre plateau le rapprochant trop du nôtre, et celui que nous avions ayant l'avantage du commandement, quelques pièces de canon, qui furent placées à propos, incommodèrent beaucoup l'ennemi; car une bonne portion de l'armée fut obligée de défiler sous ce canon, et le reste fut obligé de repasser la montagne pour l'éviter. Enfin je mis les dragons à la piste de l'ennemi. L'énorme quantité de traînards qu'il laissait en arrière nous aurait donné les moyens de faire trois mille prisonniers s'il y eût eu plus de proportion entre notre cavalerie et la sienne; mais celle-ci, disposée pour arrêter notre poursuite, pour presser la marche des hommes à pied à coups de plat de sabre, pour transporter même les fantassins qui ne pouvaient plus marcher, nous en empêcha. Cependant il est tombé entre nos mains trois à quatre cents hommes et quelques bagages. Le soir, l'armée campa sur les hauteurs d'Aldea-Rubia, ayant ses postes sur la Tormès, et l'ennemi reprit sa position de San-Christoval.

«Le 21, ayant été informé que l'ennemi n'occupait pas Alba de Tormès, j'y fis jeter une garnison. Le même jour, je passai la rivière sur deux colonnes, prenant ma direction par la lisière des bois et établissant mon camp entre Alba de Tormès et Salamanque. Mon objet était, en prenant cette position, de continuer le mouvement par ma gauche, afin de déposter l'ennemi des environs de Salamanque pour le combattre avec plus d'avantage. Je comptais prendre une bonne position défensive où l'ennemi ne pût rien entreprendre contre moi, et enfin venir assez près de lui pour pouvoir profiler des premières fautes qu'il ferait et l'attaquer avec vigueur. Le 22 au matin, je me portai sur les hauteurs de Calvarossa de Arriba pour reconnaître l'ennemi. J'y trouvai une division qui venait d'y arriver; d'autres étaient en marche pour s'y rendre. Quelque tiraillement s'engagea pour occuper des postes d'observation dont nous restâmes respectivement les maîtres. Tout annonçait que l'ennemi avait l'intention d'occuper la position de Tejarès, qui était à une lieue en arrière de celle dans laquelle il se trouvait dans ce moment, distante d'une lieue et demie en avant de Salamanque. Cependant il rassembla beaucoup de forces sur ce point, et, comme son mouvement sur Tejarès pouvait être difficile si toute l'armée française était en présence, je crus utile de l'appeler, afin de pouvoir faire ce que les circonstances commanderaient. Il y avait entre nous et les Anglais deux mamelons isolés appelés les Arapilès. Je donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper celui qui appartenait à la position que nous devions prendre; ses troupes le firent avec promptitude et dextérité. L'ennemi fit occuper le sien: mais il était dominé par le nôtre à la distance de deux cent cinquante toises. Je destinai, dans le cas où il y aurait un mouvement général par la gauche et où il y aurait une bataille, ce mamelon à être le pivot et le point d'appui de droite de toute l'armée. La première division eut ordre d'occuper et de défendre le plateau de Calvarossa, qui est précédé et gardé par un ravin large et profond. La troisième division était en deuxième ligne, destinée à la soutenir, et les deuxième, quatrième, cinquième et sixième se trouvaient à la tête des bois en masse derrière la position d'Arapilès, pouvant se porter également de tous les côtés, tandis que la septième division occupait la tête gauche du bois, qui formait un mamelon extrêmement âpre et d'un difficile accès, et que je faisais garnir de vingt pièces de canon. La cavalerie légère fut chargée d'éclairer la gauche et de se placer en avant de la septième division. Les dragons restèrent en seconde ligne à la droite de l'armée. Telles étaient les dispositions faites vers le milieu de la journée.

«L'ennemi avait ses troupes parallèlement à moi, prolongeant sa droite et se liant à la montagne de Tejarès, qui paraissait toujours son point de retraite.

«Il y avait en avant du plateau occupé par l'artillerie un autre vaste plateau facile à défendre, et qui avait une action bien plus immédiate sur les mouvements de l'ennemi. La possession de ce plateau me donnait les moyens, dans le cas où j'aurais voulu manoeuvrer vers la soirée, de me porter sur les communications de l'ennemi sur Tamamès: ce poste, d'ailleurs bien occupé, était inexpugnable et complétait même la position que j'avais prise; il était d'ailleurs indispensable de l'occuper, attendu que l'ennemi venait de renforcer son centre, d'où il pouvait se porter en masse sur ce plateau et commencer son attaque par la prise de ce point important. En conséquence, je donnai l'ordre à la cinquième division d'aller prendre position à l'extrémité droite de ce plateau, dont le feu se liait parfaitement avec celui d'Arapilès, à la septième division de se placer en seconde ligne pour la soutenir, à la deuxième de se tenir en réserve de celle-ci, et à la sixième d'occuper le plateau de la tête du bois où restait encore un grand nombre de pièces. Je donnai l'ordre également au général Bonnet de faire occuper par le 122e un mamelon intermédiaire entre le grand plateau et le mamelon d'Arapilès qui défendait le débouché du village d'Arapilès; enfin j'ordonnai au général Boyer, commandant les dragons, de laisser un régiment pour éclairer la droite du général Foy, et de porter les trois autres régiments en avant du bois sur le flanc de la deuxième division; de manière à pouvoir, si l'ennemi attaquait le plateau, le charger par la droite de ce plateau, tandis que la cavalerie légère chargerait par sa gauche. La plupart de ces mouvements s'exécutèrent avec irrégularité: la cinquième division, après avoir pris le poste indiqué, s'étendit par sa gauche sans motifs ni raison: la septième division, qui avait ordre de la soutenir, se porta à sa hauteur; enfin la deuxième division se trouvait encore en arrière. Je sentis toutes les conséquences que ces irrégularités pouvaient avoir, et je résolus d'y remédier moi-même sur-le-champ, ce qui était chose facile, l'ennemi n'ayant fait encore aucun mouvement. En même temps je reçus le rapport que l'ennemi faisait passer de nouvelles troupes de sa gauche à sa droite; j'ordonnai aux quatrième et troisième divisions de se porter par la lisière du bois à hauteur, afin que je pusse en disposer au besoin. Il était quatre heures un quart, et je me portais au plateau qui allait être l'objet d'une lutte opiniâtre; mais dans ce moment un boulet creux m'atteignit, me fracassa le bras droit et me fit deux larges blessures au côté droit: je devins ainsi incapable de prendre aucune espèce de part au commandement. Ce temps précieux, que j'aurais employé à rectifier le placement des troupes sur la gauche, se passa sans fruit. De l'absence du commandement naît l'anarchie, et de là le désordre. Cependant le temps s'écoule sans que l'ennemi entreprenne rien. Enfin à cinq heures, jugeant que la situation est favorable, l'ennemi attaque avec impétuosité cette gauche mal formée, les divisions combattant repoussent l'ennemi, en sont repoussées à leur tour; mais elles agissent sans ensemble et sans méthode: les divisions que j'avais appelées pour soutenir les premières se trouvent dans le cas de prendre part au combat sans l'avoir prévu; chaque général fait des efforts extraordinaires pour pouvoir suppléer par ses dispositions particulières à ce que l'ensemble laisse à désirer; mais, s'il peut y parvenir en partie, il ne le peut complétement. L'artillerie se couvre de gloire, fait des prodiges de valeur et au milieu de nos pertes l'ennemi en fait d'énormes; il dirige des attaques sur Arapilès que le brave 120e défendait; il en est repoussé laissant plus de huit cents morts sur la place; enfin l'armée se replie, évacue les plateaux et se retire à la lisière du bois; là l'ennemi fait de nouveaux efforts; la division Foy, qui se trouve par la nature des choses chargée de couvrir le mouvement rétrograde, est attaquée avec vigueur, repousse l'ennemi constamment. Cette division ainsi que son général méritent les plus grands éloges. Dès ce moment la retraite s'effectua sur Alba de Tormès, sans être inquiétée par l'ennemi. Notre perte s'élève à six mille hommes environ hors de combat; nous avons perdu neuf pièces de canon qui, étant démontées, n'ont pu être transportées; tout le reste des bagages, tout le parc d'artillerie, tout le matériel de l'armée a été emmené.

«Il m'est difficile, monsieur le duc, d'exprimer les divers sentiments qui m'ont agité au moment où la fatale blessure que j'ai reçue m'a éloigné de l'armée; j'aurais échangé avec délices cette blessure contre la certitude de recevoir un coup mortel à la fin de la journée, pour conserver la faculté du commandement, tant je connaissais l'importance des événements qui allaient se passer, et combien en ce moment, où le choc des deux armées semblait se préparer, la présence du chef était nécessaire pour l'ensemble à donner au mouvement des troupes et pour en diriger l'action.

«Ainsi un moment de malheur a détruit le résultat de six semaines de combinaisons sages, de mouvements méthodiques, dont l'issue jusqu'alors paraissait certaine et dont tout nous faisait présager de recueillir les fruits.