«Tudela, le 31 juillet 1812.
«J'ai cru devoir expédier un de mes aides de camp à Paris pour porter au ministre de la guerre le rapport des événements qui se sont passés depuis que les Anglais ont commencé à agir contre nous, et du résultat du combat qui a eu lieu le 22 juillet en vue de Salamanque. J'ai pensé que Sa Majesté ne désapprouverait pas que cet officier se rendit au quartier impérial pour lui donner les renseignements qu'elle pourrait désirer, et répondre aux questions qu'elle daignerait lui faire. Je l'ai chargé, aussi d'avoir l'honneur de vous remettre le même rapport, et de vous rendre compte des détails qui pourraient vous intéresser.
«Quoique les circonstances ne soient pas favorables pour faire des demandes d'avancement, je vous rappellerai cependant, monseigneur, tous les titres que M. Fabvier réunit pour en obtenir. C'est un officier extrêmement distingué, d'une grande bravoure, plein d'ardeur et remarquable par sa capacité. Il a rempli avec distinction une mission en Perse, pour laquelle il n'a point obtenu de récompense. Il est à regretter que cet officier ait été retardé dans sa carrière. Plusieurs fois j'ai sollicité pour lui le grade de chef d'escadron. Votre Altesse a daigné exprimer l'intérêt qu'elle mettrait à provoquer cette grâce de Sa Majesté. Permettez-moi, monseigneur, de vous prier de nouveau de lui en faire la demande.»
LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
«Tudela, le 31 juillet 1812.
«Monsieur le duc, l'interruption des communications avec la France depuis l'ouverture de la campagne m'ayant empêché de vous rendre des comptes successifs des événements qui se sont passés, je ferai remonter ce rapport au moment où les Anglais sont entrés en opération, et je vais avoir l'honneur de vous faire connaître en détail tous les mouvements qui se sont exécutés jusqu'à l'événement malheureux qui vient d'avoir lieu, et auquel nous étions loin de nous attendre.
«Dès le mois de mai, j'étais informé que l'armée anglaise devait entrer en campagne avec des moyens puissants. J'en rendis compte au roi, afin qu'il pût prendre les dispositions qu'il croirait convenables; et j'en prévins également le général Caffarelli, pour qu'il pût se mettre en mesure de m'envoyer des ses cours lorsque le moment serait venu.
«L'extrême difficulté des subsistances, l'impossibilité de faire vivre à cette époque les troupes rassemblées, m'empêchèrent d'avoir plus de huit à neuf bataillons à Salamanque; mais tout était à portée pour venir me joindre en peu de jours.
«Le 12 juin, l'armée ennemie passa l'Aguada. Le 14, au matin, j'en fus instruit, et l'ordre de rassemblement fut donné aux troupes. Le 16, l'armée anglaise arriva devant Salamanque. Dans la nuit du 16 au 17, j'évacuai cette ville, laissant toutefois une garnison dans les forts que j'avais fait construire, et qui, par l'extrême activité qu'on avait mise aux travaux, se trouvaient en état de défense. Je me portai à six lieues de Salamanque, et là, ayant réuni cinq divisions, je me rapprochai de cette ville. Je chassai devant moi les avant-postes anglais et forçai l'armée ennemie à montrer quelle attitude elle comptait prendre; elle parut résolue à combattre sur le beau plateau et la forte position de San Christoval.
«Le reste de l'armée me rejoignit, je manoeuvrai autour de cette position; mais j'acquis la certitude que partout elle nous présenterait des obstacles difficiles à vaincre et qu'il valait mieux forcer l'ennemi à venir sur un autre champ de bataille que d'engager une action avec lui sur un terrain qui lui donnait beaucoup d'avantages; d'ailleurs divers motifs me faisaient désirer de traîner les opérations en longueur, car je venais de recevoir une lettre du général Caffarelli, qui m'annonçait qu'il réunissait ses troupes et qu'il allait marcher pour me soutenir, tandis que ma présence avait fait suspendre le siége du fort de Salamanque. Les choses restèrent dans cet état pendant quelques jours encore, et les armées en présence, lorsque le siége du fort de Salamanque recommença avec vigueur. En égard au peu de distance qu'il y avait entre l'armée française et la place, et, au moyen des signaux convenus, j'étais chaque jour informé de la situation de la place. Ceux du 26 au 27 m'informèrent que le fort pouvait tenir encore cinq jours; dès lors je me décidai à exécuter le passage de la Tormès et à agir par la rive gauche; le fort d'Alba, que j'avais précieusement conservé, me donnait un passage sur cette rivière, une nouvelle ligne d'opérations et un point de dépôt important; je fis des dispositions pour exécuter ce passage dans la nuit du 28 au 29. Dans la nuit du 27, le feu redoubla d'intensité, et l'ennemi, fatigué d'une résistance qui lui paraissait exagérée, tira à boulets rouges sur les établissements du fort. Malheureusement ses magasins renfermaient une grande quantité de bois de démolition, ils s'enflammèrent, et dans un instant le fort fut le foyer d'un vaste incendie; il fut impossible à la brave garnison qui le défendait de supporter tout à la fois les attaques de l'ennemi et l'incendie qui détruisait ses défenses, ses magasins et ses vivres et mettait les soldats eux-mêmes dans la situation la plus épouvantable; elle dut donc se rendre à discrétion après avoir eu la gloire de repousser deux assauts, et de faire perdre à l'armée anglaise plus de quinze cents hommes, c'est-à-dire plus du double de sa force. Cet événement se passa le 28, à midi. L'armée, n'ayant plus d'objet dans son opération au delà de la Tormès, et tout au contraire indiquant qu'il était sage d'attendre les renforts annoncés d'une manière formelle par l'armée du Nord, je me décidai à rapprocher l'armée du Duero, sauf à passer cette rivière, si l'armée anglaise marchait à nous, et à y prendre une bonne ligne de défense, jusqu'à ce que le moment de l'offensive fût venu. Le 28, l'armée partit et prit position sur la Guareña; le 29, sur la Trabanjos, où elle séjourna; l'ennemi ayant suivi le mouvement avec toutes ses forces, l'armée prit position le 1er juillet sur le Zapardiel, et, le 2, elle passa le Duero à Tordesillas, lieu que je choisis pour le pivot de mes manoeuvres. La ligne du Duero est excellente; je fis avec détail toutes les dispositions qui pouvaient assurer la bonne défense de cette rivière, et je ne pouvais douter de faire échouer toutes les entreprises de l'ennemi, s'il tentait le passage. Le 3, lendemain du jour où nous avions passé le Duero, il fit quelques rassemblements de forces et quelques légères tentatives pour effectuer ce passage sur Pollos, point qui lui était fort avantageux. Les troupes que je disposai, et quelques coups de canon, le firent promptement renoncer à son entreprise.