«Paris, le 14 novembre 1812.

«Monsieur le maréchal, lorsque, le 18 août dernier, j'eus l'honneur de répondre aux lettres que Votre Excellence m'avait adressées par son aide de camp, M. Fabvier, pour me donner les détails relatifs à la bataille du 22 juillet, j'eus soin de vous prévenir que c'était à l'Empereur qu'il appartenait de juger tout ce qui était relatif à cette affaire, sur laquelle je lui avais transmis tout ce que vous m'aviez adressé. Sa Majesté, en me répondant, ma fait connaître sa manière de voir et de juger les choses, et m'a ordonné à cette occasion de vous proposer différentes questions, auxquelles l'Empereur exige de votre part une réponse catégorique. Si j'ai tardé jusqu'à présent de vous adresser ces questions, c'était pour attendre votre rétablissement et me conformer, en ceci, aux intentions de Sa Majesté Impériale. Maintenant, je n'ai plus qu'à m'acquitter du devoir que ses ordres m'ont imposé envers vous.

«L'Empereur, dans l'examen qu'il a fait de vos opérations, est parti d'un principe que vous ne pouvez méconnaître: c'est que vous deviez considérer le roi comme votre général en chef, et que vos mouvements, étant subordonnés au système général adopté par Sa Majesté Catholique, vous deviez toujours prendre ses ordres avant d'entreprendre des opérations qui sortaient de ce système. Placé, par une suite des dispositions générales, à Salamanque, il était tout simple de vous y défendre si vous étiez attaqué; mais vous ne pouviez vous éloigner de ce point de plusieurs marches sans en prévenir votre général en chef. Je ne puis vous dissimuler, monsieur le maréchal, que l'Empereur envisage votre manière d'agir dans le cas indiqué comme une insubordination formelle et une désobéissance à ses ordres. Cependant vous avez fait plus encore; vous êtes sorti de votre défensive sur le Duero, où vous pouviez être secouru par des renforts de Madrid, pour prendre l'offensive sur l'ennemi sans attendre les ordres du roi ni les secours qu'il était à même de vous envoyer. Sans doute vous avez pensé qu'ils vous étaient inutiles, et l'espérance du succès que vous avez cru pouvoir obtenir seul vous a entraîné à agir sans attendre des renforts dont la proximité du roi vous donnait la certitude: mais c'est précisément ce que l'Empereur condamne, puisque vous vous êtes permis de livrer bataille sans y être autorisé, et que vous avez compromis par là la gloire des armes françaises et le service de l'Empereur. Si du moins, en vous décidant à courir les chances d'un combat, vous aviez fait ce qui dépendait de vous pour en assurer le succès, on pourrait supposer que vous avez craint de laisser échapper une occasion favorable; mais, par une précipitation que rien n'explique, vous n'avez pas même voulu attendre le secours de la cavalerie de l'armée du Nord, qui vous était si important et dont vous étiez certain, en retardant la bataille de deux jours seulement. Cette conduite, si difficile à concevoir, a fait d'autant plus d'impression sur l'Empereur, que Sa Majesté a vainement cherché, dans votre rapport, les motifs qui vous ont fait agir; elle n'y a rien trouvé qui lui ait fait connaître l'état réel des choses; et, comme elle veut être éclairée à cet égard, elle exige de vous une réponse précise et catégorique aux questions suivantes:

«Pourquoi n'avez-vous pas instruit le roi que vous aviez évacué Salamanque de plusieurs marches, et demandé ses ordres sur le parti que vous aviez à suivre?

«Pourquoi êtes-vous sorti de votre défensive sur le Duero et avez-vous passé de la défensive à l'offensive sans attendre les renforts que vous aviez demandés?

«Pourquoi vous êtes-vous permis de livrer bataille sans l'ordre de votre général en chef?

«Enfin pourquoi n'avez-vous pas au moins retardé de deux jours, pour avoir les secours de la cavalerie que vous saviez en marche?

«Je vous invite, monsieur le maréchal, à m'adresser, le plus tôt que vous pourrez, une réponse à ces questions que je puisse mettre sous les yeux de l'Empereur; je désire vivement qu'elle soit de nature à le satisfaire et qu'elle lut donne des explications dont il a besoin pour diminuer l'impression pénible que les événements ont dû nécessairement produire sur son esprit.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE

«Bayonne, le 19 novembre 1812.