«Monsieur le duc, je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 14 novembre, je ne perds pas un moment pour y répondre. La satisfaction de l'Empereur étant le but et la première récompense de tous mes efforts, je ne saurais mettre trop de hâte à répondre aux questions qu'il vous a donné l'ordre de me faire dans la persuasion où je suis que les impressions défavorables que Sa Majesté a reçues sur moi seront plus tôt effacées: j'ajouterai même que j'éprouve beaucoup de regret de ne les avoir pas connues plus tôt, car j'ose croire que je serais, depuis longtemps, rentré dans la plénitude de ses bonnes grâces; mais je ne puis cependant me dispenser de commencer par exprimer la reconnaissance que j'éprouve pour le motif qui a fait retarder, jusqu'à ce moment, les questions qui me sont faites et qui prouve que Sa Majesté a daigné prendre quelque intérêt à ma conservation.
«Je rappellerai succinctement ici les instructions générales que j'ai reçues à différentes époques, qui, toutes, me prescrivent de marcher et d'attaquer l'ennemi, s'il prend l'offensive; celle du 13 décembre 1811 porte textuellement: «Si le général Wellington, après la saison des pluies, voulait prendre l'offensive, vous pourriez réunir vos huit divisions pour lui livrer bataille.» Et plus loin: «Si les Anglais s'exposaient à avoir bataille, il faudrait, monsieur le maréchal, réunir votre année et marcher droit à eux.» Celle du 18 février dit: «Si lord Wellington marchait à vous, vous réuniriez sept divisions à Salamanque avec votre artillerie et votre cavalerie, et il faudrait, après avoir choisi votre position sous Salamanque, être vainqueur ou périr avec l'armée française.» Ces expressions manifestent d'une manière suffisante l'opinion de l'Empereur sur mes devoirs à remplir; mais, comme elles ont été données à une époque antérieure à celle où le roi a eu le commandement, je n'arguerai pas de ce qu'elles ont de favorable pour moi pour justifier ce que j'ai fait et je me renfermerai dans le cadre même qu'a tracé Sa Majesté, et me contenterai de prouver d'abord que je n'ai en rien désobéi au roi, ni outre-passé les instructions qu'il m'a données, mais que je les ai suivies littéralement, et je chercherai à démontrer ensuite que ce que j'ai fait était démontré par les calculs de la raison.
«Première question. Sa Majesté m'accuse d'avoir manqué à la subordination en évacuant Salamanque sans en rendre compte au roi et de n'avoir pas demandé ses ordres sur le parti que j'avais à suivre.
«Il est difficile de concevoir sur quel fondement cette accusation peut être portée contre moi. Non-seulement j'ai rendu compte au roi de l'évacuation de Salamanque, mais je l'avais même prévenu depuis longtemps de la nécessité qu'il y aurait d'évacuer cette ville lorsque l'ennemi se porterait sur la Tormès, parce que l'armée de Portugal, ne pouvant y être réunie d'avance, ne serait point en état de le combattre à son arrivée; le roi était informé de ma position comme moi-même. Les lettres que j'ai eu l'honneur de lui écrire, ainsi qu'au maréchal Jourdan, les 22, 24, 26 et 29 mai; 1er, 2, 5, 8, 12, 13 et 14 juin, qui, toutes, jusqu'au 14 juin, lui sont parvenues, l'ont instruit dans le plus grand détail de tout ce qui avait l'apport à l'armée de Portugal; mais, pour lever tout doute à l'égard du peu de fondement de l'accusation qui m'est faite, je joins ici un paragraphe de ma lettre au maréchal Jourdan du 29 mai, dont le sens n'est pas équivoque. J'y joins également la copie d'un paragraphe de ma lettre du 1er juin, qui lui rappelle que l'évacuation de Salamanque sera nécessaire pour le rassemblement de l'armée; enfin la copie de ma lettre du 14 juin qui lui annonce que l'armée anglaise est en pleine marche, et que je vais manoeuvrer conformément à ce que je lui ai annoncé par mes précédentes lettres. Cette dernière lettre du 14 juin lui est également parvenue et très promptement, car le roi m'a répondu à cette lettre le 18. Le reproche qui m'est donc fait d'avoir évacué Salamanque sans en rendre compte au roi est sans aucune espèce de fondement.
«Depuis mon départ de Salamanque, j'ai écrit au roi et au maréchal Jourdan, les 22 et 28 juin, 1er, 6 et 17 juillet. Les quatre premières ont été expédiées par triplicata, et, si elles ne sont pas parvenues, la faute ne peut m'en être imputée.
«Deuxième question. L'Empereur demande pourquoi je suis sorti de ma défensive du Duero et pourquoi j'ai passé de la défensive à l'offensive.
«J'ai repris l'offensive: 1° parce que j'avais acquis la certitude que je ne pouvais compter sur aucun renfort de l'armée du Nord; 2° parce qu'aucun secours de l'armée du Centre ne m'était ni promis ni annoncé que dans le cas où le général Hill se réunirait à lord Wellington; 3° parce que l'armée de Galice avait passé l'Orbigo, que les milices portugaises avaient passé l'Esla et qu'en différant peu de jours j'allais me trouver dans la nécessité de détacher un corps de six on sept mille hommes et de cinq cents chevaux pour leur faire tête et me couvrir de ce côté, ce qui m'aurait affaibli d'autant vis-à-vis de l'armée anglaise qui alors, sans doute, serait venue à moi; 4° parce que les instructions écrites du roi en date du 18 juin, dont je joins ici copie, me prescrivent d'attaquer lord Wellington si le général Hill n'a point fait sa jonction avec lui et qu'une lettre du maréchal Jourdan du 30 juin (la dernière que j'aie reçue de Madrid), en m'exprimant l'étonnement du roi sur ce que je n'avais pas encore attaqué les Anglais, me pressait de le faire dans la crainte que le général Hill ne rejoignit lord Wellington et que ma position ne s'empirât.
«Je vais donner sur chacun de ces articles les explications nécessaires.
«1° A l'ouverture de la campagne, le général Caffarelli me fit les plus belles promesses; et j'étais autorisé, d'après ses premières lettres, à croire que, dans le courant du mois de juin, je recevrais un puissant renfort de l'armée du Nord. Ce fut en grande partie l'obligation où j'étais de l'attendre, et d'autres circonstances que mon rapport a fait connaître, qui occasionnèrent alors la prise des forts de Salamanque. Les lettres des 20, 26 juin et 11 juillet, du général Caffarelli, en exagérant d'une manière ridicule la force des bandes, le danger d'un débarquement dont les côtes étaient menacées (débarquement qui s'est réduit à peu près à rien, attendu que la flotte qui était en vue n'avait pas quatre cents hommes de troupes à bord), m'annoncèrent successivement la diminution des renforts qu'on devait m'envoyer; et enfin, par sa lettre du 26 juin, il m'annonça que je ne pouvais plus compter sur un seul homme d'infanterie. La copie de cette lettre est ci-jointe; elle lèvera toute espèce de doute à cet égard. Restaient donc seulement la cavalerie et l'artillerie, dont la promesse n'avait pas discontinué, mais qui ne s'effectuait pas. Je crus cependant fortement à l'arrivée de ce dernier secours, et j'attendis: mais je fus instruit bientôt qu'au lieu de quatre régiments sur lesquels j'avais droit de compter la légion de gendarmerie avait ordre de rentrer en France et ne viendrait pas, et que le général Caffarelli, qui voulait conserver près de lui un corps de cavalerie, j'ignore dans quel objet, gardait le 15e de chasseurs, et qu'enfin ce secours, si solennellement promis, se réduisait à six cents chevaux des 1er hussards et 31e chasseurs, et huit pièces de canon, qui étaient réunies à Burgos depuis le 15 juin, mais dont le départ, constamment annoncé, ne s'effectuait jamais. J'attendis encore, et tant que le retard à mon mouvement n'empirait pas ma situation; mais, lorsque j'eus la certitude que l'avant-garde de l'armée de Galice était arrivée à Rioseco, et que, selon les apparences, j'aurais, sous peu de jours, sur les bras quinze mille hommes, de mauvaises troupes sans doute, mais qui me forceraient à un détachement de six à sept mille hommes et de cinq cents chevaux, je n'hésitai pas à négliger un secours de six cents chevaux, qui devenait nul, puisque j'étais obligé de l'opposer à l'armée de Galice, et qui, pour l'avoir attendu, me forcerait à m'affaiblir de six ou sept mille hommes d'infanterie. Le retard de l'arrivée de ces six cents chevaux était inexplicable, car le général Caffarelli ne pouvait en faire aucun usage. Aucun obstacle ne s'opposait à leur arrivée à Valladolid, et, quoiqu'ils n'en fussent qu'à trois marches, je les attendais vainement depuis un mois. Il ne pouvait donc y avoir que l'ineptie la plus complète ou l'intention formelle de me tromper dans tous mes calculs qui pût ainsi retarder sa marche. L'une et l'autre hypothèse m'empêchaient également de prévoir quand ces délais auraient enfin un terme; mais le péril était là, et chaque jour le rendait plus imminent. Je ne pouvais donc pas tarder à me décider; mais, quand même l'armée de Galice n'eût pas dû venir jusqu'à moi, la conservation d'Astorga exigeait que je hâtasse mes opérations; car, quelque effort que le général Bonnet eût fait pour approvisionner cette place, il n'avait pu y réunir des vivres que jusqu'au 1er août. Cette place était bloquée, et, pour la délivrer, je ne pouvais pas faire un détachement moindre de sept ou huit mille hommes; mais ce détachement ne pouvait être fait qu'après un succès sur les Anglais, et après les avoir éloignés du Duero, car ce détachement, fait avant, aurait mis l'armée de Portugal en péril; et, l'armée de Portugal battue, ce détachement, jeté hors de sa ligne naturelle, eût été bien compromis. Il fallait donc éloigner l'armée anglaise pour faire le détachement d'Astorga; et, si l'on calcule qu'il fallait bien compter sur huit à dix jours en opérations contre les Anglais, et que, de Salamanque, il y a huit marches jusqu'à Astorga, on peut juger qu'il n'y avait pas de temps à perdre, le 16 juillet, pour sauver une place qui n'avait de vivres que jusqu'au 1er août. Aussi, le 16 juillet, n'ayant aucune nouvelle du départ de Burgos des six cents chevaux et des huit pièces de canon de l'armée du Nord, et, tout étant prêt pour mon passage du Duero, je l'effectuai le 17 au matin.
«2° La lettre du roi du 18 juin m'annonce que les quatre mille hommes que Sa Majesté faisait réunir dans la Manche se réuniraient au comte d'Erlon pour venir au secours de l'armée de Portugal si celui ci était dans le cas de venir s'y réunir: mais celui-ci ne devait y venir que dans le cas où Hill rejoindrait Wellington: Hill n'avait pas rejoint Wellington. Ainsi je n'avais rien à gagner à attendre, puisque je ne devais être renforcé que dans le cas où l'armée ennemie aurait reçu un accroissement à peu près de même force.