«3° Tout ce qui concerne les mouvements de l'armée de Galice vient d'être expliqué plus haut, et n'a pas besoin de nouveaux détails.
«4° La lettre du roi est formelle, elle me trace la marche que je dois suivre; il est de mon devoir de ne pas m'en écarter. La lettre du 30 juin du maréchal Jourdan, écrite au nom du roi, devient plus pressante; elle parait m'accuser de retard dans mes opérations, elle me presse d'agir; sans doute qu'il était de mon devoir de le faire. Les originaux de ces deux lettres sont entre mes mains, et les copies en sont ci-jointes. Les craintes du roi, exprimées dans la lettre du maréchal Jourdan, que le comte d'Erlon n'arrive pas en même temps que le général Hill dans le bassin du Duero, étaient extrêmement fondées, et on ne peut douter que, ce cas arrivant, le comte d'Erlon, quelque diligence qu'il eût faite, ne fût arrivé quinze jours après le général Hill. En effet, les Anglais avaient fait rétablir en charpente, par un travail de six semaines et avec beaucoup de moyens, la coupure de quatre-vingt-dix-neuf pieds faite au pont d'Alcantara; cette communication entre les mains des Anglais donnait au général Hill le moyen de venir d'Albuera sur la Tormès en huit ou neuf marches, et le pont, pouvant être détruit en un moment, était enlevé au comte d'Erlon qui n'avait pas les moyens de le rétablir. D'un autre côté, avant l'ouverture de la campagne, le général Hill avait fait un coup de main sur le pont d'Almaraz, avait détruit les barques et tous les agrès: il ne restait donc au comte d'Erlon d'autre passage que le pont de l'Arzobispo, ou de venir par la Manche: mais la route qui conduit au pont de l'Arzobispo n'est pas praticable pour l'artillerie: il eût fallu la démonter, et ce travail eût demandé plusieurs jours. S'il eût pris la route de la Manche, ce retard eût été beaucoup plus long. Enfin, après avoir passé le Tage, il n'avait d'autre chemin à prendre, pour se rendre dans le bassin du Duero, que celui du Guadarrama, afin d'être plus facilement en liaison avec l'armée de Portugal, et ce détour lui eût fait perdre encore plusieurs marches. Ainsi, soit par les obstacles que le pays présentait, soit par les détours qu'il était nécessairement obligé de faire, il devait arriver longtemps après le général Hill; et cependant, que de chances encore, comme la difficulté de subsister dans le désert qu'il avait à traverser, etc., qui pouvaient arrêter sa marche. Rien n'était donc plus convenable que de faire en toute hâte ce que le roi avait ordonné, c'est-à-dire d'agir avant que Hill n'eût rejoint Wellington.
«Troisième question. L'Empereur demande pourquoi je me suis permis de livrer bataille sans l'ordre de mon général en chef?
«La lettre du roi du 18 juin, celle du maréchal Jourdan du 30, prouvent que, loin de désobéir à mon général en chef, je n'ai fait qu'exécuter ses ordres.
«Quatrième question. Enfin, l'Empereur demande pourquoi je n'ai pas au moins retardé de deux jours de donner bataille pour avoir les secours que je savais en marche?
«La raison en est simple: je ne comptais pas donner bataille le 22 juillet; c'est l'ennemi qui a attaqué, et, sans ma blessure, il n'y en aurait pas eu: ceci demande plus du développement.
«Je n'ai été instruit de l'itinéraire des six cents chevaux et de l'artillerie de l'armée du Nord que le 21 dans la soirée. Dans ce moment, presque toute l'armée avait passé la Tormès. Si j'eusse reçu cette nouvelle cinq heures plus tôt, il n'y a aucun doute que je n'eusse suspendu ce mouvement et que je n'eusse attendu dans le camp d'Aldea-Rubia l'arrivée de ce renfort; mais, en ce moment, faire rétrograder toute l'armée eut été une chose mauvaise dans l'opinion et inutile, puisque je pouvais également prendre position sur la rive gauche de la Tormès, et d'autant mieux que ce pays est peu favorable à la cavalerie, dans laquelle j'étais inférieur, et ce mouvement rétrograde eût été contraire à la suite des opérations, puisqu'il me faisait abandonner l'avantage marqué que j'avais obtenu d'occuper sans combat le sommet du plateau qui sépare Alba de Tormès de Salamanque, plateau que je devais supposer qui me serait vigoureusement disputé, et où j'avais gagné l'ennemi de vitesse, plateau extrêmement important, puisque c'était par là seulement que je pouvais manoeuvrer l'ennemi avec quelque apparence de succès, menacer sa communication avec Rodrigo et le forcer à sortir des positions qui entourent Salamanque; enfin arriver au but que je m'étais toujours propose, de le combattre en marche. Je me décidai donc à prendre une bonne position défensive à la tête des bois de Calvarossa de Arriba et à attendre là l'arrivée du secours qui était près de moi. Le 22 au matin, je montai à cheval, avant le jour, pour voir encore la position et rectifier ce qu'elle aurait de fautif. Il me parut indispensable d'occuper par une division la hauteur de Calvarossa de Arriba que je n'avais occupée le soir que par des postes, et je l'y plaçai. Il me parut également nécessaire de faire occuper par un régiment un des Arapilès et de le faire soutenir intermédiairement à la forêt par le reste de la division, et je conservai les six autres divisions à la tête des bois en les concentrant sur deux lignes. Pendant la nuit, l'armée anglaise était venue prendre position à peu de distance, et, après s'être formée, elle se plaça à portée de canon de nous. La position de l'année anglaise était forte par les obstacles que le terrain présentait pour arriver jusqu'à elle; mais la position que l'armée française occupait, indépendamment du même avantage, avait celui d'un commandement immédiat et à portée de canon, et, comme j'étais supérieur en artillerie, je ne manquai pas de profiter de cet avantage; je fis établir des batteries qui écrasèrent tous les corps ennemis qui se tinrent à portée, et ils furent obligés de se retirer ou de se masquer par les obstacles de terrain qui pouvaient les couvrir. L'ennemi, qui craignait pour sa droite, qui couvrait son point de retraite, retraite que je menaçais éminemment, puisqu'on deux ou trois heures l'année pouvait être portée sur sa communication, renforça sa droite vers le milieu de la journée. Aussitôt que je m'en aperçus, je crus nécessaire d'occuper un plateau très-fort d'assiette qui complétait ma position et d'où, avec des pièces de gros calibre, je pouvais gêner les mouvements de l'ennemi et atteindre à ses ligues. En conséquence, je retirai trois divisions du bois pour l'occuper, et j'y envoyai toute ma réserve d'artillerie.
«Ce plateau était inattaquable, occupé par de pareilles forces, couvert en partie et soutenu à droite par la hauteur d'Arapilès et à gauche par les troupes de la tête du bois et une batterie considérable. L'artillerie occupant ce plateau écrasa une première ligne qui se trouvait sous son feu; mais les trois divisions, au lieu de se placer comme je leur en avais donné l'ordre et de se concentrer, s'éparpillèrent, une d'elles descendit même du plateau sans motif ni raison. A l'instant où je m'en aperçus, je me mis en devoir de m'y rendre afin de rectifier tout ce que cette position avait de vicieux, et d'avoir une défensive aussi forte que possible et telle que le terrain la comportait; mais, à l'instant où je m'y rendais, je reçus les fatales blessures qui me mirent hors de combat: j'envoyai mes ordres, mais ils ne furent point ou furent mal exécutés. L'ennemi ne fit aucun mouvement offensif pendant trois quarts d'heure; mais, voyant enfin cette gauche toujours mal formée, l'armée française sans chef, ce qu'il ne pouvait ignorer, car, blessé dans un moment de tranquillité à deux cents toises de l'ennemi et dans un lieu où je m'étais tenu longtemps de préférence, parce qu'il me donnait la facilité de voir parfaitement tous les mouvements de l'armée anglaise, il n'est pas douteux que Wellington n'en ait été informé sur-le-champ; c'est cette double circonstance qui l'a décidé à attaquer; si je n'eusse pas été blessé, la gauche eût été formée en moins d'un quart d'heure, comme elle aurait dû l'être d'abord; jamais il n'aurait osé concevoir l'espérance de la forcer, et il est probable que dans la nuit il se serait retiré sur une position beaucoup plus forte en arrière de celle qu'il occupait. Je serais resté le 23 dans cette position, et, le 24, ayant reçu mes renforts, je me serais porté sur la route de Rodrigo pour le forcer à l'évacuer; alors de ses mouvements naissaient de nouvelles combinaisons, etc. En général, le système que j'avais pris avec l'armée anglaise, et qui me parait incontestablement le meilleur, était de ne jamais l'attaquer en position; mais d'être toujours formé et en mesure de le recevoir et de manoeuvrer de manière à le forcer à se mouvoir et à changer de position, parce que, connaissant par expérience la supériorité des troupes françaises sur les troupes anglaises dans l'exécution des grands mouvements, j'étais certain de trouver un jour ou l'autre l'occasion d'un beau succès en en écrasant une partie; et, afin de pouvoir la gêner dans ses opérations et être plus à même de maîtriser ses mouvements, j'avais toujours campé le plus près possible d'elle, en prenant une bonne position défensive et en cherchant toujours l'occasion, soit en position, soit en marche, de l'incommoder du feu de mon artillerie et de lui en faire sentir la supériorité.
«Monsieur le duc, cette lettre est bien longue; mais j'ai cru, dans une circonstance aussi importante pour moi, devoir ne négliger d'exposer aucune des raisons qui doivent me justifier dans l'esprit de l'Empereur. J'ose espérer qu'il sera convaincu, d'après le narré sincère et véritable des faits, que, loin de désobéir au roi, je n'ai fait que suivre littéralement les instructions qu'il m'a données et exécuter ses ordres, et que les dispositions que j'ai prises ont été commandées par les calculs de la raison; enfin, que, si les résultats ont été contraires à la gloire de ses armes, la cause en est dans la double fatalité qui, d'un coté, a empêché de me parvenir les lettres par lesquelles le roi me faisait connaître son changement, ainsi que les nouvelles dispositions qu'il avait prises pour venir à mon secours, et, de l'autre, m'a enlevé au commandement de l'armée au moment où j'y étais le plus nécessaire.»