Je ne sais si j'ai peint avec assez de force les embarras de subsistance de l'armée et les contrariétés de toute espèce qui compliquaient ma situation; mais je ne saurais revenir trop souvent sur un ordre de choses sans exemple nulle part, et surtout pendant aussi longtemps. Joseph m'avait promis des secours considérables en grains fournis par la Manche; mais rien n'arriva. Il a fallu une espèce de miracle pour, dans de telles conditions, pourvoir aux besoins du service; et la lecture de toute la correspondance de cette époque pourrait seule donner une idée des difficultés qu'il y eut à surmonter.

Une autre complication du commandement se trouvait dans les obstacles toujours renaissants à l'arrivée des détachements destinés à l'armée de Portugal ou à la rentrée de ses dépôts, établis précédemment sur des territoires qui ne lui appartenaient plus. Les détachements venant de France étaient arrêtés ou par le général de l'armée du nord de l'Espagne, ou par les autorités de l'armée du centre. En outre, Joseph s'était formé une garde composée de Français. L'Empereur n'ayant point autorisé un recrutement régulier de cette garde par l'armée française, des embaucheurs venaient séduire les soldats, les enlever, et porter ainsi la désorganisation dans les corps; et cela avec l'assentiment et par les ordres du frère de Napoléon.

A mon retour de Madrid, j'appris la catastrophe arrivée à la division du général Girard, appartenant à l'armée du midi de l'Espagne.

La partie de l'Estramadure la plus voisine du Tage, les arrondissements de Truxillo et de Cacerès, étaient compris dans le territoire de l'armée de Portugal. Je pouvais donc y lever des contributions. J'avais évacué Truxillo devenu un lieu pestilentiel. D'après cela, je ne pouvais occuper Cacerès, poste très-rapproché du Portugal, et qui se serait trouvé isolé et sans soutien. Je me bornai à décider que, d'époque en époque, on y ferait des incursions pour y percevoir les impôts. Dans aucun cas, les troupes de l'armée de Portugal, en s'y rendant, ne pouvaient être compromises, parce que leur retraite était sur les ouvrages d'Almaraz, c'est-à-dire du côté absolument opposé à celui par lequel l'ennemi pouvait se présenter.

Le maréchal Soult, voyant Cacerès sans garnison, voulut mettre cette ville à contribution. En conséquence, il dirigea de Merida le général Girard avec une petite division de trois mille hommes, et par une marche parallèle à la frontière ennemie. Le général Girard, ayant eu de la peine à obtenir des habitants la somme demandée, et, d'ailleurs, se trouvant bien dans cette ville, y resta plus de quinze jours. Le 27 octobre, il en partit sans défiance, sans précaution, et sans se faire éclairer par sa cavalerie légère. Arrivé à Arroyo-Molinos, une forte pluie détermina chacun à chercher un abri. Le relâchement dans le service et l'imprévoyance du général étant portés à leur comble, personne ne fut averti de l'arrivée de la division Hill, qui se présenta devant la division Girard par le chemin de Merida. Plus de la moitié des soldats, l'artillerie, les bagages, et l'argent furent surpris et enlevés. Ainsi cette opération, mauvaise en elle-même, devint honteuse par la manière dont elle fut exécutée. Mais, chose curieuse! le maréchal Soult prétendit que ce mouvement, ordonné par lui, avait eu pour objet de faire une diversion en faveur de l'armée de Portugal, pendant son mouvement sur Rodrigo. Or il est bon de remarquer que cette prétendue diversion n'était pas un mouvement offensif sur l'ennemi, mais seulement une promenade hors de la ligne d'opération, dont le résultat était d'amener ce petit corps dans un cul-de-sac, et que ce mouvement, commencé le 10 octobre et terminé le 27, s'accordait si peu avec ceux de l'armée de Portugal, que celle-ci avait quitté Rodrigo le 29 septembre et était rentrée dans ses quartiers le 7 octobre, c'est-à-dire trois jours avant le commencement du mouvement du général Girard.

L'époque où nous sommes arrivés est celle où le maréchal Suchet, après la prise des places d'Aragon, était entré dans le royaume de Valence. Sagonte s'était rendue. Il fallait maintenant compléter le succès de cette campagne par la prise de Valence, où les restes de l'armée espagnole commandée par Blake étaient réunis. Cette opération, regardée comme importante, pouvait rencontrer des difficultés. Elle était l'objet de la sollicitude très-vive et de Joseph et de Napoléon. Lors de mon voyage à Madrid, Joseph me parla de l'utilité qu'il y aurait à faire un détachement sur Valence pour seconder l'opération de Suchet. Je lui répondis que, s'il voulait y employer les troupes de l'armée du Centre, je les ferais momentanément remplacer dans les postes qu'elles occupaient par des troupes sous mes ordres.

Le 11 novembre, Joseph m'écrivit pour me demander de mettre à exécution cette disposition, et trois mille hommes, qu'il retira de la Manche, furent remplacés dans cette province par la première division de l'armée de Portugal. A cet effet elle se mit en marche de Tolède le 22 novembre.

Le 8 décembre, je reçus le rapport que l'armée anglaise s'était rassemblée sous Rodrigo et menaçait cette place, tandis que, de son côté, Hill avait fait une démonstration à Campo-Maior, et à Portalègre, à peu de distance de Badajoz.

Le 10, les troupes anglaises repassèrent l'Aguada et l'armée rentra dans ses cantonnements qui paraissaient devoir être définitifs pour l'hiver.

A la même époque, je reçus l'ordre de l'Empereur de faire un détachement sur Valence qui, joint aux troupes de l'armée du Centre, s'éleva à une force de quinze mille hommes, et de placer, en outre, une division intermédiaire entre ce détachement et le reste de l'armée afin de le soutenir. Je pris mes dispositions en conséquence, et je proposai au roi d'en prendre moi-même le commandement. La première et la quatrième division, avec la cavalerie légère, jointes aux troupes de l'armée du Centre, devaient le composer, et une autre division de l'armée de Portugal devait suivre à plusieurs marches. Par suite de ces dispositions, je laissais au général Clausel le commandement des trois autres divisions placées: une à Avila, en arrière du Tietar, dans la vallée du Tage; une à Talavera; et je faisais inviter, par le roi, le général Dorsenne à tenir disponibles, à Salamanque, dix-huit mille hommes de l'armée du Nord, et le maréchal Soult à porter un corps à Merida, pendant le temps que durerait cette opération.