Le 29, je reçus des ordres définitifs de l'Empereur pour le détachement à faire sur Valence; mais en même temps un grand mouvement de troupes allait s'exécuter dans le nord de l'Espagne. Cette frontière m'était assignée, et la garde impériale quittait l'Espagne pour rentrer en France. En conséquence, mon premier projet de marcher en personne sur Valence fut changé. Je donnai le commandement du détachement, composé des première et quatrième divisions et de la cavalerie légère, au général Montbrun, officier d'une haute capacité et de la plus grande distinction.
Voici quelles étaient les dispositions générales de l'Empereur pour l'armée. Il retirait toute la jeune garde et un détachement de la vieille garde qui se trouvait en Espagne, ainsi que cinq régiments polonais. Par là il affaiblissait de quinze mille hommes les troupes dans la Péninsule, dont le nombre était cependant insuffisant en raison du pays immense occupé. Il plaçait mon quartier général à Valladolid et me donnait pour territoire les provinces du nord de l'Espagne, exclusivement jusqu'à celle de Burgos, c'est-à-dire les provinces d'Astorga, Benavente, Zamora, Placencia, Salamanque, Toro, Avila, et la vallée désolée sur la rive droite du Tage jusqu'à l'Alberche. Il me chargeait de l'administration de ces divers pays et ajoutait à l'armée deux divisions, celle du général Souham, et celle du général Bonnet, venant de Burgos et des Asturies, composées chacune de douze bataillons. Je devais me mettre en marche immédiatement pour prendre mes nouvelles positions, relever les troupes qui partaient et m'établir sur cette nouvelle frontière. Comme la force de mes troupes n'était pas jugée suffisante pour combattre l'armée anglaise, il était ordonné par les dispositions générales que, dans le cas de l'offensive prise par le duc de Wellington dans le Nord, l'armée du Centre fournirait quatre mille hommes d'infanterie et sa cavalerie à l'armée de Portugal, et l'armée du Nord toute sa cavalerie, son artillerie, et douze mille hommes d'infanterie; que le maréchal duc de Dalmatie tiendrait en échec le corps de Hill en rassemblant le cinquième corps sur la Guadiana, et que ce corps passerait sur la rive droite du Tage pour suivre Hill, et concourir aux opérations, si celui-ci se réunissait à Wellington.
On peut voir combien ces dispositions étaient compliquées et difficiles dans leur exécution. Il fallait supposer que toutes ces troupes, auxiliaires à l'armée de Portugal, seraient toujours rassemblées et prêtes à marcher, que les généraux à qui elles appartenaient seraient toujours disposés et empressés à s'en dessaisir, chose fort opposée à l'esprit régnant alors en Espagne, comme on l'a vu, et enfin qu'on leur appliquerait d'avance toutes les prévisions constamment nécessaires en Espagne pour opérer le moindre mouvement, en raison des mille difficultés créées par la force des choses.
On verra plus tard comment, quand le moment fut venu, tous ces arrangements furent exécutés.
L'Empereur choisissait, pour affaiblir les armées d'Espagne, et pour opérer le grand mouvement qui les disloquait momentanément, précisément l'instant où il augmentait l'éparpillement de l'armée de Portugal par le détachement de douze mille hommes sur Valence. Cependant il savait, à n'en pas douter, que l'armée anglaise avait des cantonnements assez serrés sur l'Agueda, la Coa et le Mondego; mais il la supposait, on ne sait pourquoi, hors d'état d'entrer en campagne, et, dans chaque lettre, il en répétait l'assurance. En conséquence des dispositions ci-dessus, le mouvement de mes troupes commença dans les premiers jours de janvier pour se porter dans la Vieille-Castille, et je me mis en marche de ma personne, le 5. Je laissai la sixième division, commandée par le général Brenier, dans la vallée du Tage, avec mission d'observer ce qui se passerait en Estramadure, d'avoir l'oeil sur les forts de Miravete et de Lugar-Nuevo, et, dans le cas où l'ennemi s'y présenterait, d'aller à leur secours. Le général Brenier devait correspondre avec le général Clausel, qui, avec la deuxième division, occupait Avila.
Dans le cas où le général Brenier devrait agir, le général Clausel était chargé de l'appuyer, et, si les événements de la guerre forçaient à rassembler l'armée française dans le bassin du Duero, le général Brenier devait se joindre au général Clausel et le suivre dans son mouvement, en passant par le chemin de Montebeltro; mais, comme cette communication n'est pas propre aux voitures, il devait venir seulement avec son infanterie, sa cavalerie et ses chevaux d'artillerie, et prendre un second matériel préparé pour lui et déposé à Avila. Ma division de dragons, mon artillerie et les équipages se mirent en marche pour le Guadarrama, et les troisième et cinquième divisions passèrent, des points où elles se trouvaient, par les chemins les plus directs pour se rendre sur le Duero. Les première et quatrième divisions, et la cavalerie légère, étaient en opération sur Valence. Enfin, la septième division, nouvellement donnée à l'armée et que commandait le général Souham, occupait Salamanque, et la huitième, commandée par le général Bonnet, était encore dans les Asturies. Je dirigeai ma marche par Avila où je m'arrêtai, et j'arrivai à Valladolid le 11 janvier.
Je m'occupais de tous les détails qui devaient précéder le départ des troupes de la garde, et des arrangements à prendre avec le général Dorsenne pour relever ses différents postes, lorsque, le 15, un officier, expédié de Salamanque, arriva en m'apportant la nouvelle de l'entrée en campagne subite de l'armée anglaise. Le 8, elle s'était rassemblée; le 10, elle avait passé l'Aguada, formé l'investissement de Rodrigo, et commencé le siége immédiatement. A cette nouvelle inattendue, j'envoyai des officiers au-devant de toutes les colonnes en marche, afin de les diriger sur Médina del Campo et Salamanque. J'appelai sur ce point les deuxième et sixième divisions. Je demandai au générai Dorsenne son concours, et il mit en marche, pour le même point de rassemblement, une division de la jeune garde, forte de six mille hommes, de la cavalerie, et de l'artillerie.
Enfin, j'appelai à moi la division des Asturies, et j'envoyai l'ordre au général Foy, que le général Montbrun avait laissé en échelon, de rentrer avec sa division, et au général Montbrun de revenir à marches forcées avec la quatrième division, et sa cavalerie.
Par ces dispositions, je devais avoir, du 26 au 27, trente-deux mille hommes réunis en présence de l'armée anglaise sur l'Aguada, et, du 1er au 2, quarante mille hommes. J'arrivai de ma personne le 21 à Fuente-El-Sauco, où j'établis mon quartier général, et j'appris en ce moment l'étonnante nouvelle de la prise de Rodrigo.
La ville de Rodrigo, défendue par les Espagnols et attaquée par le sixième corps, commandé par le maréchal Ney, avait résisté pendant vingt-cinq jours de tranchée ouverte, et nous avait coûté beaucoup d'hommes et de munitions. Cette place, dans un bon état de défense, était augmentée d'un ouvrage extérieur, d'une lunette sur le plateau du grand tesson, au-dessus de la ville, devant lequel l'ennemi devait ouvrir la tranchée. J'avais fait arranger, comme poste, un grand couvent situé dans le faubourg et destiné à soutenir cette lunette; les calculs les plus modérés devaient faire compter sur une défense de trois semaines de tranchée ouverte.