Mais le général Dorsenne, de qui cette place dépendait, en avait confié le commandement au général Barié, détestable officier, sans résolution et sans surveillance. La garnison, composée de ses moins bonnes troupes, n'était forte que de deux mille hommes, et le général Dorsenne avait mis lui-même une si grande négligence dans la garde de la frontière, qu'il y avait deux mois qu'il n'avait reçu de rapports de Rodrigo, sans en être inquiet, sans avoir fait aucun mouvement pour s'en procurer; et cependant un simple détachement de trois cents chevaux aurait pu lui en donner avec la plus grande facilité. Le général Barié, attaqué, ne fit aucune disposition raisonnable. Le couvent fortifié, qui avait joué un grand rôle entre les mains des Espagnols, et devait, dans la circonstance, concourir si puissamment à la défense, ne fut pas occupé, et l'ennemi y entra sans combattre. La lunette fut enlevée de vive force, sans aucune perte, le soir même du jour de l'investissement. Dès le 16, l'artillerie avait commencé son feu. Le 18, la brèche étant faite, dans la nuit l'assaut fut donné. On défendit la brèche avec succès; mais une fausse attaque par escalade réussit, et la ville fut emportée. Jamais opération pareille n'a été conduite avec une plus grande activité. Ainsi, en huit jours, à dater du moment de l'approche devant la place, les Anglais avaient atteint le but qu'ils s'étaient promis. Avec une défense si misérable, si peu en rapport avec tous les calculs, il n'y avait pas eu une chance pour arriver à temps au secours de cette place.

Cet événement changeait toutes mes combinaisons. Mes forces n'étaient pas réunies, et je ne pouvais pas aller chercher l'armée anglaise, appuyée à Rodrigo. Je laissai cependant arriver mes troupes pour être en mesure d'attaquer les Anglais si, après le siége, ils s'étaient portés sur la Tormès: mais je reçus, deux jours après, la nouvelle que les Anglais avaient repassé l'Aguada et repris leur cantonnement. Pendant cette opération, le corps de Hill, étant sorti de l'Alentejo, s'était présenté sur la Guadiana et bloquait Badajoz. Le maréchal Soult avait jeté les hauts cris et demandé du secours [1]; mais la réunion de l'armée anglaise sur la Coa m'avait rassuré sur les dangers de Badajoz, et ce blocus, simple démonstration, ne dura que quelques jours. Cependant, une fois Rodrigo pris, je crus devoir être très attentif à ce qui se passerait en Estramadure; car cette province devait, d'après les probabilités, devenir bientôt le théâtre des opérations des Anglais. En conséquence, dans les premiers jours de février, le détachement du général Montbrun m'ayant rejoint, je laissai les première et quatrième divisions dans la vallée du Tage avec cinq cents chevaux. Je plaçai également la sixième division à portée, dans des cantonnements sur le revers des montagnes à Montebeltro, et toutes ces troupes furent mises sous les ordres du général Foy.

[Note 1: ] [ (retour) ] Pièces justificatives.

J'arrêtai, dans la province de Léon, la huitième division, qui resta là en observation. J'établis une bonne avant-garde, avec autant de cavalerie légère que possible, à Salamanque, aux ordres du général Montbrun, et le reste de l'armée fut établi sur le Duero et dans la province d'Avila.

Le mouvement du général Montbrun dans la Manche avait été superflu, et la défense des Espagnols devant Valence misérable. La prétendue bataille, livrée pour cerner la ville, se composa de deux charges de cavalerie faites par le 4e de hussards et le 13e de cuirassiers. Toute l'armée de Blake se débanda, et la ville de Valence ouvrit ses portes après avoir soutenu un simulacre de siége.

A cette occasion, je raconterai une anecdote peignant le caractère espagnol avec vérité et montrant d'une manière plaisante cette bouffissure qui lui est propre, ainsi que le besoin de titres poussé jusqu'au ridicule, sans cependant vouloir lui ôter ses grandes vertus, parmi lesquelles sont, avant tout, un patriotisme ardent et un grand amour de la vérité.

Les armées espagnoles n'ont rien fait de bien nulle part, excepté dans la défense des places et des villes, et j'en expliquerai la cause ailleurs. L'armée de Blake avait, je ne sais dans quelle occasion, fait un peu moins mal que les autres, et les Cortès, pour récompense, avaient donné à ces troupes, par un décret, le surnom de Los Mas Vallentes. Ces soldats s'en étaient fait comme un nom propre. Dans sa marche, Montbrun trouva des nuées de ces soldats qui rentraient chez eux. On les arrêtait et on leur demandait qui ils étaient, et tous répondaient constamment en prononçant ces mots qui, assurément, étaient bien impropres: Los Mas Vallentes desertores.

Montbrun aurait pu arrêter son mouvement beaucoup plus tôt; mais, quand un général est abandonné momentanément à lui-même et jouit de sa liberté, souvent il en abuse. Montbrun trouva amusant de faire le conquérant, et peut-être aussi de jouir des avantages que donnent ordinairement les conquêtes. Il marcha jusqu'à Alicante dont les portes restèrent fermées, et revint sur ses pas. Il rejoignit l'armée dans les derniers jours de janvier.

Au commencement de février, l'armée était donc postée ainsi: deux divisions dans la vallée du Tage; une troisième sur le versant des montagnes; une division à Avila; une forte avant-garde sur la Tormès; et le reste de l'armée, c'est-à-dire trois divisions (la huitième division m'avait été enlevée pour rentrer à l'armée du Nord) sur le Duero, et en arrière sur l'Esla. Mon quartier général restait à Valladolid. La place d'Astorga, qui était occupée, fermait le débouché de la Galice. Enfin j'avais des têtes de pont sur le Duero, à Zamora et à Toro.

Persuadé qu'un nouveau mouvement en Estramadure deviendrait nécessaire, je voulais le faciliter par des approvisionnements considérables dans les forts du Tage; mais, comme les approvisionnements ne pouvaient se faire qu'avec des secours de Madrid, jamais ils ne purent être complets.