Au moyen de ces dispositions, je pouvais, au moment où cela deviendrait nécessaire, jeter avec facilité, et une promptitude extrême, quatre divisions d'infanterie sur la rive gauche du Tage, en attendant le reste de l'armée; et, en même temps, au moyen du matériel d'artillerie déposé à Avila, en double, pour plusieurs divisions, toute l'armée pouvait être réunie, en moins de dix jours, sur le Duero ou la Tormès.

La perte de Rodrigo découvrait la frontière. Je cherchai les moyens de créer à Salamanque un point de résistance. Les couvents en Espagne, si considérables, bâtis si solidement, peuvent, avec quelques arrangements, devenir d'excellents postes. J'en choisis trois qui, par leurs dispositions en triangle, se soutenaient et comprenaient un assez vaste emplacement. On se servit des murs des cloîtres, après avoir défoncé les voûtes, comme de revêtements de l'escarpe, et de la contrescarpe, et les cloîtres devinrent les fossés. On ménagea des galeries à feu de revers sous les remblais de décombres qui formèrent les glacis, et ces remblais s'élevèrent assez pour donner aux fossés au moins quinze pieds de profondeur. Ces travaux furent conduits avec la plus grande activité possible. Des magasins considérables pour la garnison et pour l'armée y furent placés, et ces postes devinrent défensifs.

Dans le courant de février, le duc de Wellington porta successivement, d'abord deux, ensuite trois, et enfin une quatrième division, des bords de la Coa sur le Tage, prêtes à opérer sur la rive gauche.

Le 22 février, je fus informé que l'ennemi s'était porté sur la Guadiana, formait l'investissement de Badajoz, et tout annonçait l'intention formelle de faire le siége de cette place. Je donnai l'ordre au général Foy de commencer son mouvement, de porter une avant-garde sur Jaraicejo, et de placer en arrière les trois divisions à ses ordres. Je me mis en route de ma personne pour le joindre et l'appuyer avec la seconde division. Je laissai le commandement sur la Tormès au général Bonnet, avec deux divisions, et j'établis le général Souham, avec sa division, sur le Duero et l'Esla. Ces forces étaient supérieures à celles que l'ennemi pouvait présenter sur cette frontière; aucune entreprise de sa part n'était donc à redouter. Ces dispositions, assurant d'une manière positive mon concours prompt et certain avec l'armée du Midi, empêcha pendant longtemps le siége de Badajoz.

Le duc de Wellington, dont les projets n'étaient pas équivoques, dont les moyens étaient tous rassemblés, suspendit toute entreprise, jusqu'au moment où, comme je vais le dire, des ordres impératifs de l'Empereur vinrent détruire tout le système défensif établi avec sagesse, et le changea en une offensive absurde, ridicule, impuissante, qui ne pouvait avoir aucun résultat utile, et n'en eut aucun, ainsi que je l'avais annoncé, et dont la perte de Badajoz fut la conséquence.

La contradiction continuelle des ordres venant de Paris, et la difficulté toujours croissante où je me trouvais de rien faire de bien, par suite des obstacles de tout genre que je rencontrais de la part de Joseph et du général de l'armée du nord de l'Espagne, me déterminèrent à demander avec instance mon changement et mon rappel.

J'envoyai mon aide de camp de confiance, le colonel Jardet, à Paris pour le solliciter et remettre une longue lettre où je démontrais l'absurdité du système suivi. Cette lettre développait d'une manière si détaillée la situation dans laquelle je me trouvais, les obstacles insurmontables résultant de l'organisation adoptée par l'Empereur au succès des opérations, que je prends le parti de la consigner ici.

AU PRINCE DE NEUFCHATEL.

«Valladolid, le 23 février 1812.

«Monseigneur,