«J'ignore si Sa Majesté a daigné accueillir d'une manière favorable la demande que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Altesse pour supplier l'Empereur de me permettre de faire sous ses yeux la campagne qui va s'ouvrir; mais, quelle que soit sa décision, je regarde comme mon devoir de lui faire connaître, au moment où il semble prêt à s'éloigner, la situation des choses dans cette partie de l'Espagne. D'après les derniers arrangements arrêtés par Sa Majesté, l'armée de Portugal n'a plus le moyen de remplir la tâche qui lui est imposée, et je serais coupable si en ce moment je cachais la vérité.
«La frontière se trouve très-affaiblie par le départ des troupes rappelées après la prise de Rodrigo; l'ennemi est, par suite de cette diminution de force, à même d'entrer dans te coeur de la Castille en commençant un mouvement offensif, et l'immense étendue de pays occupé nécessairement par l'armée rendra toujours son rassemblement lent et difficile, tandis qu'il y a peu de temps elle était toute réunie et disponible.
«Ses huit divisions s'élèveront, lorsqu'elle aura reçu les régiments de marche annoncés, à quarante-quatre mille hommes d'infanterie environ. Il faut au moins cinq mille hommes pour occuper les points fortifiés, et les communications indispensables à conserver libres; il faut à peu près même force pour observer l'Esla et se couvrir contre l'armée de Galice, qui évidemment, dans le cas d'un mouvement offensif des Anglais, se porterait à Benavente et à Astorga. Ainsi, en supposant toute l'armée réunie entre le Duero et la Tormès, sa force ne peut s'élever à plus de trente-trois ou trente-quatre mille hommes, tandis que l'ennemi peut présenter aujourd'hui une masse de près de soixante mille hommes, dont plus de moitié Anglais, bien organisés et bien pourvus de toutes choses. Cependant diverses chances peuvent faire rester les divisions du Tage en arrière, empêcher de les rallier promptement, et les tenir séparées de l'armée pendant les moments les plus importants de la campagne; alors la masse de nos forces réunies ne s'élèverait pas à plus de vingt-cinq mille hommes.
«Sa Majesté suppose, il est vrai, que dans ce cas l'armée du Nord soutiendrait l'armée de Portugal par deux divisions; mais l'Empereur peut-il croire, dans l'ordre des choses actuelles, que ces troupes arriveront promptement et à temps.
«L'ennemi parait en offensive; destiné à le combattre, je prépare mes moyens; mais celui qui doit agir hypothétiquement attend sans inquiétude et laisse écouler en pure perte un temps précieux. L'ennemi marche à moi, je réunis mes troupes d'une manière méthodique et prévue; je sais le moment, à un jour près, où le plus grand nombre doit être en ligne, à quelle époque les autres seront à portée, et, d'après cet état de choses, je me détermine à agir ou à temporiser; mais je ne puis faire les calculs que pour les troupes purement et simplement sous mes ordres; pour celles qui n'y sont pas, combien de lenteur, d'incertitude et de temps perdu! J'annonce la marche de l'ennemi et je demande des secours; on me répond par des observations. Ma lettre est parvenue lentement, parce que les communications dans ce pays sont difficiles. La réponse et ma réplique iront de même, et l'ennemi sera sur moi. Mais comment pourrais-je d'avance faire des calculs raisonnables sur les mouvements de troupes dont je ne connais ni la force ni l'emplacement, lorsque je ne sais rien de la situation du pays ni de ses besoins? Je puis raisonner seulement sur ce qui est à mes ordres, et, puisque d'autres troupes me sont cependant nécessaires pour combattre et sont comptées comme faisant partie de mes forces, je suis en fausse position, car je n'ai les moyens de rien faire méthodiquement et avec connaissance de cause.
»Si on considère combien il faut de prévoyance pour exécuter le plus petit mouvement en Espagne, on doit se convaincre de la nécessité de donner d'avance mille ordres préparatoires, sans lesquels les mouvements rapides sont impossibles. Ainsi, les troupes du Nord m'étant étrangères habituellement, et m'étant cependant indispensables pour résister à l'ennemi, le succès de toutes mes opérations est dépendant du plus ou moins de prévoyance ou d'activité d'un autre chef. Je ne puis donc pas être responsable des événements.
«Mais il ne faut pas considérer seulement l'état des choses pour la défensive du Nord, il faut le considérer pour celle du Midi. Si lord Wellington porte six divisions sur la rive gauche du Tage, le duc de Dalmatie a besoin d'un puissant secours, et dans ce cas, si l'armée du Nord ne fournit pas de troupes pour relever l'armée de Portugal dans quelques-uns des postes qu'alors elle doit évacuer, mais qu'on ne peut cesser de tenir, et pour la sûreté du pays, et pour observer les deux divisions ennemies qui, placées sur l'Aguada, feraient sans doute quelques démonstrations offensives; si, dis-je, l'armée du Nord ne vient pas à son aide, l'armée de Portugal, trop faible, ne pourra pas faire un détachement convenable, et Badajoz tombera. Certes il faut pouvoir donner des ordres positifs pour obtenir de l'armée du Nord un mouvement dans cette hypothèse; et, si on s'en tient à des propositions et à des négociations, le temps utile pour agir s'écoutera en pure perte et en vaines discussions.
«Je suis autorisé à croire à ce résultat.
«L'armée de Portugal est en ce moment la principale armée d'Espagne contre les entreprises des Anglais. Pour pouvoir manoeuvrer, il faut qu'elle ait des points d'appui, des places, des forts, des têtes de pont, etc. Elle a besoin dans cet objet d'un grand matériel d'artillerie, et je n'ai à y appliquer ni canons ni munitions, tandis que les établissements de l'armée du Nord en sont remplis: j'en demanderai, on m'en promettra; mais en résultat je n'obtiendrai rien.
«Après avoir discuté la question militaire, je dirai un mot de l'administration. Le pays donné à l'armée de Portugal a des produits présumés, le tiers de ceux des cinq gouvernements; l'armée de Portugal est beaucoup plus nombreuse que l'armée du Nord; le pays qu'elle occupe est insoumis; on n'arrache rien qu'avec la force, et les troupes de l'armée du Nord ont semblé prendre à tâche, en l'évacuant, d'en enlever toutes les ressources. Les autres gouvernements, malgré les guérillas, sont encore dans la soumission et acquittent les contributions sans qu'il soit besoin de contrainte. D'après cela, il y a une immense différence entre le sort de l'une et de l'autre armée, et, comme tout doit tendre au même but, et que partout ce sont les soldats de l'Empereur, que tous les efforts doivent avoir pour objet le succès des opérations, ne serait-il pas juste que les ressources de tous ces pays fussent partagées proportionnellement aux besoins de chacun, et comment y parvenir sans une autorité unique?