«Je crois avoir démontré que, pour une bonne défensive du Nord, le général de l'armée de Portugal doit avoir toujours à ses ordres les troupes et le territoire de l'armée du Nord, puisque ces troupes sont appelées à combattre sous ses ordres, et que les ressources de ce territoire doivent être en partie consacrées à les entretenir.
«Je passe maintenant à ce qui regarde le midi de l'Espagne. Une des tâches de l'armée de Portugal est de soutenir l'armée du Midi, d'avoir l'oeil sur Badajoz et de couvrir Madrid, et, pour cela, un corps assez nombreux doit occuper la vallée du Tage; mais ce corps ne pourra subsister et préparer des ressources pour d'autres corps destinés à le soutenir s'il n'a pas un territoire productif, et ce territoire, quel autre peut-il être que celui de l'armée du Centre? quelle ville peut offrir des ressources et des moyens dans la vallée du Tage si ce n'est Madrid? Cependant aujourd'hui l'armée de Portugal ne possède sur le bord du Tage qu'un désert sans produits d'aucune nature ni pour les hommes ni pour les chevaux, et elle ne rencontre, de la part des autorités de Madrid, que haine et animosité.
«L'armée du Centre n'est rien, et elle possède à elle seule un terrain plus fertile et plus étendu que celui accordé pour toute l'armée de Portugal. Cette armée ne peut l'exploiter faute de troupes, et tout le monde s'oppose à ce que nous en tirions des ressources. Cependant, si les bords du Tage étaient évacués par suite de la disette, personne à Madrid ne voudrait en apprécier la véritable raison, et on accuserait l'armée de Portugal de découvrir cette ville.
«Il existe, il faut le dire, une inimitié, une haine envers les Français impossible à exprimer dans le gouvernement espagnol. Si les subsistances employées à de fausses consommations dans cette ville eussent été seules consacrées à former un magasin de réserve pour l'armée de Portugal, les troupes qui sont sur le Tage seraient dans l'abondance et pourvues pour longtemps. On consomme vingt-deux mille rations par jour à Madrid, et il n'y a pas trois mille hommes. On donne et on laisse prendre à tout le monde, excepté à ceux qui servent; mais, bien plus, je le répète, c'est un crime d'aller prendre ce que l'armée du Centre ne peut elle-même ramasser. Il paraît, il est vrai, assez naturel, quand les ministres du roi habillent et arment chaque jour des soldats, qui, au bout de deux jours, désertent et vont se joindre à nos ennemis, lorsqu'ils semblent avoir consacré ainsi un mode régulier de recrutement des bandes que nous avons sur les bras, qu'ils s'occupent aussi de leur réserver des moyens de vivre à nos dépens.
«La seule communication carrossable entre la gauche et l'armée de Portugal est par la province de Ségovie, et le mouvement des troupes et des convois ne peut avoir lieu avec facilité, parce que, quoique ce pays soit excellent et plein de ressources, les autorités de l'armée du Centre refusent de prendre aucune disposition pour leur subsistance.
«Si l'armée de Portugal peut être affranchie du devoir de secourir le Midi, de couvrir Madrid, elle peut se concentrer dans la Vieille-Castille, et elle s'en trouvera bien; alors la tâche devient facile; mais, si elle doit, au contraire, remplir un double objet, elle ne peut se dispenser d'occuper la vallée du Tage, et dans cette vallée elle doit, pour pouvoir y vivre, y manoeuvrer et préparer des moyens suffisants pour toutes les troupes à y envoyer; elle doit, dis-je, posséder tout l'arrondissement de l'armée du Centre et Madrid, et il faut laisser à ce territoire les troupes qui l'occupent à présent pour dispenser l'armée, en marchant à l'ennemi, de laisser du monde en arrière. L'armée, au contraire, doit être à même d'en tirer quelques secours pour sa communication; elle a besoin, surtout d'être délivrée des obstacles que fait naître sans cesse un gouvernement véritablement ennemi des armées françaises. Sans doute les intentions du roi sont bonnes, mais probablement il ne peut rien contre l'intérêt et les passions de ceux qui l'environnent; car, jusqu'à présent, ses efforts ont été impuissants pour arrêter les désordres de Madrid et faire cesser l'anarchie qui règne à l'armée du Centre. Il peut y avoir de grandes raisons politiques pour faire résider le roi à Madrid; mais il y a mille raisons positives, et de sûreté relative aux armées françaises, qui sembleraient devoir lui faire choisir un autre séjour. En effet: ou le roi est général et commandant des armées, et, dans ce cas, il doit être au milieu des troupes, voir leurs besoins, pourvoir à tout et être responsable; ou il est étranger à toutes les opérations, et alors, et pour sa tranquillité personnelle, et pour laisser plus de liberté dans les opérations, il doit s'éloigner du pays qui en est le théâtre et des lieux servant de points d'appui aux mouvements de l'armée.
«La guerre d'Espagne est difficile dans son essence; mais cette difficulté est augmentée de beaucoup par la division des commandements, le peu d'accord des commandants, et par la grande diminution de troupes: cette division rend encore notre affaiblissement plus funeste; si elle a déjà tant fait de mal lorsque l'Empereur, étant à Parts, s'occupant sans cesse de ses armées de la Péninsule, pouvait en partie y remédier, on doit frémir du résultat infaillible de ce système suivi, avec diminution de moyens, au montent où l'Empereur s'éloigne de trois cents lieues.
«Monseigneur, je vous ai exposé toutes les raisons qui semblent démontrer jusqu'à l'évidence la nécessité de réunir sous la même autorité toutes les troupes et tout le pays depuis Bayonne jusques et y compris Madrid et la Manche; en cela, je n'ai été guidé que par mon amour ardent pour le service de l'Empereur, pour la gloire des ses armes, et par ma conscience. Si l'Empereur ne trouvait pas convenable d'adopter ce système, j'ose le supplier de me donner un successeur dans le commandement qu'il m'avait confié. J'ai la confiance et le sentiment de pouvoir faire autant qu'un autre; mais, tout restant dans la situation actuelle, la change est au-dessus de mes forces.
«Quelque flatteur que soit un grand commandement, il n'a de prix à mes yeux qu'accompagné des moyens de bien faire; et, lorsque ceux-ci me sont enlevés, alors tout me paraît préférable. Mon ambition se réduit, dans ce cas, à servir l'Empereur en soldat; ma vie lui appartient, et je la lui donnerai sans regrets; mais je ne puis rester dans la cruelle position de n'avoir pour tout avenir, et pour résultat de mes efforts et de mes soins constants, que la triste perspective d'attacher mon nom à des événements fâcheux et peu dignes de la gloire de nos armes.»
Chose vraiment inexplicable! l'Empereur oublia complétement l'état de la question, les ordres donnés, la situation de l'Espagne, les embarras des subsistances, et les impossibilités qui en résultaient pour une multitude de choses. La mission du colonel Jardet fut sans résultat. Des conversations nombreuses et longues avec l'Empereur eurent d'abord l'air de le convaincre; mais elles n'apportèrent aucun changement aux dispositions prises, aux ordres donnés. Seulement ces conversations donnèrent lieu à une réflexion de Napoléon, qui, en raison des événements postérieurs et de la catastrophe arrivée plus tard, a quelque chose de prophétique et de surnaturel. Jardet me le raconta à son retour.