Après avoir traité toutes ces questions, l'Empereur dit à Jardet: «Voilà Marmont qui se plaint de manquer de beaucoup de choses, de vivres, d'argent, de moyens, etc. Eh bien, moi, je vais m'enfoncer avec des armées nombreuses au milieu d'un grand pays qui ne produit rien.» Et puis, après une pause suivie d'un silence de quelques minutes, il eut l'air de sortir brusquement d'une profonde méditation, et, regardant Jardet en face, il lui dit: «Mais comment tout ceci finira-t-il?» Jardet, confondu de cette demande, répondit en riant: «Fort bien, je pense, Sire.» Mais il sortit d'auprès de lui avec une vive impression, effet naturel de cette inspiration si singulière.
J'ai expliqué comment, avec la faiblesse des moyens mis à ma disposition, une défensive serrée, accompagnée d'une surveillance active, pouvait seule assurer la conservation de Badajoz en me donnant la faculté de combiner mes troupes avec celles du Midi. Wellington l'avait si bien senti, qu'il suspendit son entreprise pendant tout le temps où je conservai quatre divisions à portée de passer le Tage au premier ordre, et tant que j'eus une tête de colonne en avant du débouché. Malgré mes répétitions, l'Empereur ne voulut jamais me comprendre. Les lettres du prince de Neufchâtel, écrites sous sa dictée, combattaient mes arguments et blâmaient mon système. Je tins bon longtemps, en raison de la persuasion où j'étais qu'il n'y avait pas autre chose à faire; mais enfin une lettre fort dure, renfermant des ordres impératifs, m'imposa l'obligation de me conformer à ses volontés et de prendre dans la Beira une offensive dépourvue de moyens, qui, n'ayant rien de sérieux, ne pouvait tromper l'ennemi. J'eus grand tort de m'y soumettre. Ma conviction étant intime, j'aurais dû abandonner mon commandement et donner ma démission, plutôt que de me résoudre à entreprendre une opération, dont je connaissais d'avance les résultats funestes. Sans cette opération, le siége de Badajoz eût été ajourné d'une manière indéfinie, et la guerre eût pris une tout autre direction.
Je retirai donc mes troupes de la vallée du Tage pour les rassembler sur la Tormès. Je fis des efforts inouïs pour me pourvoir quinze jours d'avance de vivres, et j'établis mon quartier général à Salamanque. Mais, pour que rien ne manquât, en fait de contradictions et d'absurdités, dans le système de l'Empereur; je recevais aussi l'ordre impératif de réoccuper les Asturies. Je ne pouvais le faire avec sûreté qu'en y employant une de mes plus fortes divisions, et je fus même obligé de la porter à huit mille hommes. Ainsi la force dont je pouvais disposer contre les Anglais fut diminuée d'autant, et réduite à trente et un mille hommes d'infanterie et deux mille cinq cents de cavalerie, dépourvus de vivres, de transports et de grosse artillerie. Au moment même où je retirais les troupes de la vallée du Tage, et quand elles se mettaient successivement en mouvement, le duc de Wellington, bien informé, retirait les troupes anglaises et portugaises qui étaient encore devant moi. Les dernières, la cinquième division, partit le 12 mars; elles furent remplacées à Rodrigo et sur la frontière par des troupes espagnoles et des milices portugaises.
La première division, placée dans la vallée du Tage, devait se mettre en marche après l'arrivée des troupes de l'armée du Centre; mais, ces troupes ne l'ayant pas relevé, elle fut obligée d'y rester. Alors, pour la faire concourir à la diversion qui m'était ordonnée, je la portai sur Placencia avec ordre de faire une démonstration sur le col de Peralès en même temps que je passerais l'Aguada, comme si elle devait se joindre à l'armée. A la fin de mars, je quittai les bords de la Tormès avec cinq divisions formant vingt-cinq mille hommes d'infanterie, et ma cavalerie légère, forte de quinze cents chevaux. Le 31, j'arrivai sur l'Aguada.
Aucun Anglais, excepté de la cavalerie hanovrienne, n'était à portée. Je passai la rivière, et l'investis Rodrigo. Une sommation faite pour la forme, une menace d'escalade sans résultats, et quelques obus jetés la nuit, furent la seule opération possible contre cette ville. Je laissai un corps d'observation devant cette place et devant Almeida pour les bloquer, et des forces suffisantes pour garder mes ponts. Je marchai sur Fuenteguinaldo. Je portai la plus grande partie de l'armée sur Alfaiatès, Sabugal et Fundao, aux sources du Zezere, à Penamacor et Idanha-Nova, poussant des reconnaissances et des partis sur Castel-Branco.
Instruits que les milices portugaises, sous les ordres de Sylveyra et fortes de vingt-trois bataillons, s'étaient portées sur Guarda, je marchai contre elles avec la cinquième division et une brigade de la quatrième. Elles se retirèrent à mon approche et descendirent le Mondego. Je les fis poursuivre par le 13e de chasseurs et deux cents hommes d'élite, composant mon escorte. Une grande pluie ayant rendu les armes à feu inutiles, cette cavalerie, sous les ordres du coiotiel Denis [2], mon aide de camp, les chargea, les mit en déroute, fit quinze cents prisonniers, prit cinq drapeaux. Trois mille hommes se sauvèrent en jetant leurs armes.
[Note 2: ] [ (retour) ] Depuis, général Denis de Damrémont, gouverneur général de l'Algérie, tué d'un boulet de canon sous les murs de Constantine quelques heures avant la prise de cette ville. (Note de l'Éditeur.)
Ces mouvements déterminèrent l'ennemi à brûler les magasins considérables qui existaient à Castel-Branco et à Celorico. Bref, je fis courir le bruit que je marchais sur Lisbonne; mais cette nouvelle était trop absurde pour inspirer la moindre inquiétude sur cette ville; car, si j'y étais entré, peut-être en vérité eût-il été difficile d'en sortir. Le siége de Badajoz fut entrepris et continué pendant ces mouvements. Badajoz tomba, et l'armée anglaise se mit en marche immédiatement après pour repasser le Tage; alors je rentrai en Espagne et revins sur la Tormès.
Les Anglais, connaissant mes forces, savaient bien qu'elles ne me permettaient d'entreprendre aucune opération sérieuse dans le coeur du Portugal. Sans moyens de transport, ayant des subsistances en très-petite quantité, comment l'armée aurait-elle vécu dans sa marche, en traversant un pays stérile, abandonné de ses habitants? Wellington ne pouvait s'y tromper. Enfin ce mouvement intempestif, exécuté dans la saison des pluies, était entravé par le débordement des rivières, et aucune végétation ne favorisait encore la nourriture du bétail. Aussi, hommes, chevaux et matériel souffrirent-ils beaucoup pendant cette courte campagne d'un mois environ. Nous rentrâmes à Salamanque le 25 avril.
Voici quelles furent les dispositions prises, au retour, pour l'établissement de l'armée, dans le double objet d'obtenir la plus grande concentration en conservant cependant les moyens de subsister: