A mon arrivée à Salamanque, je reçus le rapport qu'un corps anglais assez nombreux s'était porté sur Jaraicejo. Ce corps menaçait les établissements sur le Tage d'Almaraz et Lugar-Nuevo, et les postes de Miravete, qui les dominent et en ferment l'accès. Il était important pour l'ennemi de les prendre et de les détruire. Ces postes, établissant la liaison et assurant la communication entre les armées du Midi et du Nord, donnaient, suivant les circonstances, les moyens de combiner les mouvements nécessaires à la défense, soit de l'Andalousie, soit de la Castille.
Le poste de Lugar-Nuevo, c'est-à-dire la tête de pont de la rive gauche, se composait d'un bon fort revêtu, et d'un réduit ou donjon également revêtu. D'après tous les calculs, un siége régulier devait être nécessaire pour s'en emparer. Une garnison suffisante, composée, il est vrai, d'assez mauvaises troupes, l'occupait; mais un brave officier piémontais, le major Aubert, en avait le commandement. Enfin, avant de commencer le siége, il fallait s'emparer des postes avancés de Miravete, fermant le Puerto, par lequel seul l'ennemi pouvait arriver et descendre avec du canon. Ces considérations et ces faits fondaient ma sécurité.
Cinq divisions de l'armée anglaise vinrent s'établir dans leur ancien cantonnement sur la Coa et sur l'Aguada; et cependant le bruit courait que son intention était d'envahir l'Andalousie. Ce bruit, adopté par le maréchal Soult avec empressement, retentit à Madrid, et avait persuadé le roi. Cependant rien n'était plus absurde; car, indépendamment de ce mouvement rétrograde des cinq huitièmes de l'armée, il y avait diverses considérations qui décidaient la question aux yeux d'un homme raisonnable. Les Anglais, sans aucun doute, se préparaient à l'offensive; mais était-ce dans le Midi ou dans le Nord que leur intérêt leur commandait d'agir? La moindre réflexion, le plus simple calcul, devaient lever tous les doutes.
1° En attaquant le Midi et y portant leurs principales forces, ils découvraient Lisbonne que les troupes du Nord pouvaient envahir.
2° En conquérant le Midi par des combats successifs, ils n'auraient acquis que l'espace parcouru; et l'armée française, en évacuant ce pays, augmentait chaque jour de force en se concentrant. Ainsi ses revers devaient naturellement être suivis de succès.
3° Enfin c'était l'occupation du Midi qui nous avait affaiblis sur tous les points. Il fallait donc bien se garder de provoquer le changement de cet état de choses avant d'avoir obtenu ailleurs un avantage décisif.
4° En attaquant le Nord, Lisbonne n'était pas découverte, parce que la ville est située sur la rive droite du Tage.
5° En attaquant l'armée de Portugal et obtenant un succès important, non-seulement le fruit de la conquête était le pays qu'elle occupait, mais encore Madrid et le Midi qu'il fallait nécessairement évacuer.
6° Enfin, en agissant dans le Nord, elle se trouvait à portée des ressources que le Portugal, la province de Galice, et l'armée espagnole, qui occupait cette province et les ports de cette côte, pouvaient lui fournir.
Malgré l'évidence de ces raisons, Joseph, endoctriné par Soult, croyait fermement à une prochaine offensive dans le Midi; et, comme l'Empereur lui avait donné le commandement général de toutes les armées en Espagne en partant pour la Russie, il m'envoya l'ordre de lui fournir trois divisions de l'armée de Portugal, que son intention était de conduire, par la Manche, au secours de Soult, en se portant jusqu'à la Sierra Morena. Dans l'hypothèse même de l'offensive des Anglais dans le Midi, cette disposition ne valait rien. Il était bien plus simple, bien plus raisonnable, bien plus militaire, de former un corps d'armée nombreux et bien pourvu de vivres dans la vallée du Tage, destiné à déboucher par Miravele. Quand Wellington serait arrivé aux frontières de l'Andalousie, ce corps, en prenant à revers l'armée anglaise, l'aurait forcé à rétrograder. Par cette combinaison, rien n'était découvert dans le Nord, tout était ensemble, et toutes les forces pouvaient toujours, au besoin, s'y rassembler. Je cherchai donc à éclairer Joseph sur la vérité, et j'obtins, quoique avec peine, la suspension de l'exécution d'une mesure dont les résultats ne pouvaient manquer d'être funestes. Mais, dans tous les cas, et, quel que fût le système offensif que voulait prendre l'ennemi, la destruction des forts établis à Almaraz et du pont servant au passage était pour lui une chose utile, un préliminaire important, promettant de grands avantages.