L'armée du Nord refusait également, d'une manière moins positive, à là vérité; mais il n'y avait pas à en espérer davantage.
En ajournant l'offensive, ma position ne pouvait pas s'améliorer, puisqu'aucun secours ne devait venir me joindre; mais, au contraire, il était probable qu'elle allait empirer beaucoup. Le corps de Hill pouvait, à chaque moment, joindre lord Wellington et augmenter sa force de douze mille hommes, et j'étais bien sûr que, dans ce cas, le duc de Dalmatie n'enverrait pas à mon secours le cinquième corps comme cela était prescrit; et, quand il l'eût fait, ce secours n'aurait eu aucune efficacité, puisque Hill serait arrivé en six ou sept jours par Alcantara, tandis qu'il en aurait fallu vingt au cinquième corps, en passant par la Manche, tout moyen de passer le Tage, dans cette partie de son cours, étant enlevé alors aux armées françaises. D'un autre côté, l'armée de Galice et les milices portugaises pouvaient, à chaque instant, occuper un pays sans défense, et s'approcher assez pour me forcer à faire un détachement contre elles.
Enfin, la garnison d'Astorga n'avait de vivres que jusqu'au 1er août. Passé ce terme, elle devait se rendre. Il fallait donc ravitailler cette place, et, pour y parvenir, m'affaiblir devant l'armée anglaise, qui, pendant ce temps, m'aurait attaqué avec plus d'avantage.
En me décidant à prendre l'offensive sur l'armée anglaise, j'avais l'espoir de la battre, ou même sans la battre, de la forcer à se retirer en Portugal. Dans l'un et l'autre cas, je pouvais alors, sans inconvénient, faire un détachement momentanément sur Astorga.
Ainsi donc, après avoir analysé ma position et calculé les conséquences des conditions dans lesquelles j'étais placé, je me décidai à tenter le passage du Duero.
Mon projet avait toujours été de déboucher par Tordesillas, et de marcher par la ligne la plus courte sur Salamanque. Les localités sont favorables pour exécuter le passage, et, en suivant cette direction, jamais ma retraite ne pouvait être compromise. Mais il fallait éviter de combattre en débouchant. En conséquence, je préparai des moyens de passage à Toro. Je fis rétablir le pont, et je plaçai la masse de mes troupes entre Toro et Tordesillas. Par cet arrangement, je pouvais me décider, suivant les mouvements de l'ennemi, à passer par Toro ou par Tordesillas; et des marches et contre-marches, faites sur la rive droite, pouvant être vues et observées facilement de la rive gauche, furent exécutées pour tenir l'ennemi dans l'incertitude. Le duc de Wellington n'arrêta d'avance aucun projet positif de défense. Le 16, mon parti pris de déboucher par Tordesillas, je mis en mouvement, d'une manière très-ostensible, des forces considérables qui descendirent quelque temps le fleuve et revinrent sur leurs pas pendant la nuit. Wellington envoya son premier aide de camp à Tordesillas sous un vain prétexte, afin de savoir si j'étais sur ce point. On répondit que je n'y étais pas, et il me crut en route pour Toro; alors la plus grande partie des forces anglaises se rapprocha pendant la nuit de ce débouché.
Le passage effectué par Tordesillas offrait des avantages importants; mais il n'était pas sans inconvénients.
Le passage immédiat de la rivière ne pouvait pas être empêché; mais, si l'ennemi occupait la position de Rueda, fort belle et dans le genre de celle où les Anglais combattent de préférence, il fallait livrer bataille pour déboucher.
Le plateau de Rueda est précédé par un immense glacis pendant lequel celui qui vient du fleuve est exposé au feu de l'ennemi, tandis que celui-ci peut se mettre en partie à couvert. Ce plateau se prolonge par la droite et vient aboutir au Duero, en suivant circulairement la rive gauche et la Daga jusqu'au confluent de cette rivière. En conséquence, comme disposition d'attaque, j'avais décidé que le mouvement offensif se ferait par notre gauche, de manière à protéger notre centre et à attaquer la droite de l'ennemi en se portant sur lui par un terrain d'égale hauteur; et, comme ce mouvement, en cas de revers, pouvait faire couper notre gauche du pont de Tordesillas, je fis préparer un pont de chevalet pour la Daga, et ces ponts furent montés sur cette rivière en même temps que les troupes passaient le pont de Tordesillas, de manière que la gauche devait avoir toujours sa retraite par ces ponts, et de là sur Puente-Duero que j'avais fortifié en faisant créneler l'église.
Ces dispositions prises et aussitôt la nuit venue, la cinquième division, étant à Tordesillas, passa le pont du Duero, et successivement quatre divisions suivirent dans l'ordre de leur arrivée et prirent les places qui d'avance leur avaient été assignées. Un étang situé à quelque distance de la rivière occupe le milieu de la plaine dans la direction de Rueda. Les troupes devaient se réunir derrière cet étang en attendant le moment où je déterminerais le mode de leur mise en action.