On a vu les motifs décisifs qui m'avaient déterminé à prendre l'offensive et à passer le Duero. Je n'avais à compter sur aucun secours, et j'en avais reçu l'assurance de toute part. Cependant Joseph avait changé d'avis sans m'en prévenir et avait réuni huit mille hommes d'infanterie, trois mille chevaux, environ douze mille combattants, pour venir me joindre. Si j'eusse été informé de ces nouvelles dispositions, j'aurais modifié les miennes. On a supposé que, instruit de sa marche, c'est avec connaissance de cause que j'ai précipité mon mouvement, afin de ne pas me trouver sous ses ordres le jour de la bataille. C'est étrangement méconnaitre mon caractère, et, je le dis avec confiance et orgueil, mon amour du bien public et le sentiment de mes devoirs.

Je n'ai absolument rien su; j'ai complétement ignoré sa marche, et j'ai gémi de l'aveuglement de Joseph, qui refusait son concours à mon opération, sur le succès de laquelle son salut était fondé. Si j'avais eu ce secours, c'étaient de grandes chances de succès de plus; et, si j'avais été victorieux, quoique Joseph fût présent, je ne pense pas que ma gloire eût été moindre.

Le 23, à midi, étant en marche, je reçus une lettre du maréchal Jourdan, qui m'annonçait le mouvement de l'armée du Centre; et, ce jour-là même, Joseph, avec ses troupes, se trouvait à Arrevalo.

D'un autre côté, Caffarelli, qui m'avait bercé d'espérances trompeuses, avait fini par m'envoyer le 1er régiment de hussards et le 31e de chasseurs, formant six cents chevaux, et huit pièces de canon. Cette faible brigade rejoignit le même jour (23) l'armée, et servit à renforcer l'arrière-garde.

Nous passâmes le Duero à Aranda. Valladolid fut évacuée; et l'armée, ayant pris position à quelques lieues en avant de Burgos, resta d'abord en observation.

Wellington agit contre l'armée du Centre, entra à Madrid, ensuite revint sur celle de Portugal, et commença le siège du château de Burgos. Il échoua dans le siège; ses attaques furent mal conduites, et le général Dubreton, en défendant le château, montra de la vigueur et du talent.

Plus tard, un mouvement général s'opéra dans l'armée française en Espagne, et l'évacuation de l'Andalousie porta les troupes disponibles à une force double de l'armée anglaise. Alors celle-ci se retira, et l'on n'osa pas essayer de l'entamer.

Soult, qui commandait l'armée française sous Joseph, se trouva, deux mois après la bataille de Salamanque, sur le même terrain où j'avais combattu. L'armée anglaise occupait, avec deux divisions, Alba de Tormès, Calvarossa de Arriba avec une division, et le reste était devant Salamanque. Soult avait quatre-vingt-dix mille hommes d'infanterie, dix mille chevaux et cent vingt pièces de canon. Il était à Huerta, et n'osa rien entreprendre avec de pareils moyens. L'armée anglaise, si l'armée française avait été mieux commandée, aurait dû y périr en entier. Celle-ci se retira derrière l'Aguada; mais il n'est plus en mon pouvoir de parler de la suite des opérations, y étant resté tout à fait étranger.

Mes blessures étaient extrêmement graves. Cependant mes forces morales n'en furent nullement altérées. Au moment où je fus atteint, les chirurgiens du 120e régiment me donnèrent les premiers secours. Je leur demandai s'il fallait me couper le bras. Ils hésitèrent à me répondre. Je m'en offensai et leur dis qu'il fallait me faire connaître la vérité. Ils déclarèrent que cela était indispensable. Alors je fis appeler le chirurgien en chef, le docteur Fabre, homme du plus grand mérite et mon ami, venu uniquement par attachement pour moi en Espagne et pour m'y suivre. Je lui dis que, sans doute, il allait m'amputer. Il me répondit: «J'espère que non.» Je crus qu'il me trompait; et il me répondit: «Je ne sais pas si je n'y serai pas forcé; mais, je vous le répète, j'espère que non; et, dans tous les cas, ce ne sera pas dans ce moment.»

Ces paroles me furent une grande consolation. On m'emporta au moment où les Anglais faisaient leur attaque contre l'Arapilès; et j'eus la satisfaction de les voir repousser; et, en m'en allant, je prononçai, à haute voix, ce vers de Racine, dans Mithridate: