«Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.»

On voit que mon esprit n'était pas abattu.

Le lendemain, de grand matin, le colonel Loverdo, commandant le 59e régiment, vint me trouver et me témoigner son intérêt. Nous causâmes quelque temps de la bataille. En me quittant, il me dit: «Soyez assuré, monsieur le maréchal, que, si nous avons le malheur de vous perdre, personne ne vous regrettera plus que le 59e régiment, et surtout son colonel.»

C'eût été un coup terrible pour un esprit faible. Cette sotte phrase m'eût paru une indiscrétion faite par un homme maladroit qui répétait ce qu'il avait entendu dire dans l'antichambre; mais je répondis sans émotion: «Ce sera comme remplacement, et non autrement, que vous me perdrez, mon cher Loverdo.»

Avant de partir d'Alba-Tormès, je questionnai Fabre sur ce qui me concernait, et le mis positivement sur la sellette. Il savait qu'il fallait me parler sans hésiter et me connaissait capable d'entendre la vérité. Il me tint ces propres paroles: «Si je vous coupe le bras, vous ne mourrez pas; et dans six semaines vous serez à cheval, mais vous n'aurez qu'un bras pendant toute votre vie. Si je ne vous coupe pas le bras, vous aurez de longues souffrances, beaucoup de chances de mort; mais vous êtes courageux, fort et bien constitué, et je crois qu'il faut courir ces chances afin de ne pas être estropié pendant le reste de vos jours.» Je lui répondis: «Je me fie à vos conseils et m'en rapporte à vous. Tant pis pour vous si je meurs!»

En effet, si ma mort était survenue, comme les chirurgiens avaient été de l'avis de l'amputation, Fabre eût été perdu de réputation comme homme de l'art. Il fallait ses connaissances et le courage dévoué que donne l'amitié pour prendre la responsabilité dont il se chargea. Honneur et reconnaissance mille fois à l'homme le plus excellent, le plus capable et le plus digne d'estime et d'amitié que j'aie jamais connu!

Je fus transporté à bras jusqu'au Duero. A Aranda, on organisa une litière portée par des mulets. Les soldats de mon escorte, deux cents hommes de cavalerie d'élite, me portèrent et m'accompagnèrent. Jamais jeune femme en couche n'a été soignée avec plus de ménagement par sa garde-malade que moi par ces vieux soldats, et j'ai pu voir combien un sentiment vrai et profond peut donner d'instinct et d'adresse aux individus qui en paraissent le moins susceptibles.

A mon arrivée à Burgos, je fus reçu par le général qui y commandait, comme depuis à Vittoria et à Bayonne, avec tous les honneurs dus à ma dignité, spectacle imposant, présenté par l'entrée avec pompe d'un général d'armée, mutilé sur le champ de bataille, porté avec respect devant les troupes, entrant au bruit du canon et accompagné de tout son état-major. Je fis la plaisanterie de dire que j'avais pendant ce voyage assisté plusieurs fois à l'enterrement de Marlborough.

De Burgos, j'écrivis au ministre de la guerre, au prince de Neufchâtel et à l'Empereur, pour leur faire mon rapport. Le capitaine Fabvier le porta à l'Empereur. Il fit une telle diligence, que, parti de Burgos le 5 août, il rejoignit la grande armée le 6 septembre, combattit et fut blessé à la bataille de la Moskowa, le 7.

Vers les premiers jours de novembre, j'arrivai à Bayonne, où je restai jusqu'au moment où l'état de mes blessures me permit de me rendre à Paris.