J'éprouvai combien les longues souffrances affaiblissent le moral. On a vu comment j'avais envisagé ma situation personnelle à l'époque où je reçus mes blessures. Quatre-vingt-dix jours s'étaient écoulés, et on essaya de me faire sortir de mon lit. Des accidents survinrent, et il fallut suspendre les essais tentés. J'en fus fort affligé. Le préfet de Salamanque, Casa-Secca, Espagnol, qui m'était fort attaché, et s'était retiré à Bayonne, avait fait une course à Bordeaux. A son retour, il vint me voir, et je lui racontai ce qui m'était arrivé. Il me répondit: «Je le savais; on me l'a dit à mon arrivée, et j'ai tout de suite pensé que c'était comme notre pauvre Gravina.--Comment! lui dis-je, mais il a été tué à Trafalgar.--Pas du tout, répliqua-t-il; il a eu le bras fracassé d'un coup de canon; on n'a pas voulu lui couper le bras, et, au bout de trois mois, il est mort.» C'était, sauf la mort qui n'arriva pas, juste mon histoire. Cette sotte réflexion me fit une vive impression, et je fus pendant quelques jours dans une disposition d'esprit très-fâcheuse.

Certes, ceux qui liront avec attention l'histoire de cette campagne devront reconnaître que la prévoyance ne m'a pas manqué. Je ne m'étais pas fait d'illusions sur les difficultés, les impossibilités résultant nécessairement des arrangements pris. Si on a présent à l'esprit ma lettre au prince de Neufchâtel en date du 23 février, où je demandais mon changement et où je démontrais l'impossibilité de bien faire avec les moyens qui m'étaient donnés, on conviendra que j'avais deviné précisément comment les choses se passeraient. Cependant, à force de soins, j'avais été au moment d'arriver à un résultat complétement heureux. La fatalité seule avait fait échouer mes efforts. En outre, j'étais personnellement victime, et j'avais reçu de graves blessures. Eh bien, avec tant de motifs de justice, d'indulgence et d'intérêt, je ne reçus pas un mot de consolation ni de l'Empereur ni en son nom.

La première fois que j'entendis parler de lui, ce fut pour répondre à une enquête sur ma conduite. Le duc de Feltre, ministre de la guerre, la confia à un officier de son état-major, Balthazar Darcy, qui s'en acquitta avec égard et respect. Je dois, au surplus, dire cependant que Napoléon avait ordonné d'attendre, pour me faire cet interrogatoire, que ma santé fût assez bien remise, pour qu'il n'en résultât pas dans mon esprit un effet fâcheux pour mon rétablissement. Les questions étaient au nombre de quatre. Comme elles donnaient l'occasion, dans la réponse, de résumer toute cette campagne et de faire ressortir tout ce qu'elle avait eu de vicieux par suite de la division des commandements et de l'incapacité de Joseph, auquel le pouvoir suprême avait été dévolu, je les reproduirai et les joindrai aux pièces justificatives.

Enfin, le 10 décembre, ma santé me l'ayant permis, je me mis en route pour Paris. Peu après mon arrivée, le trop célèbre vingt-neuvième bulletin de la grande armée fut publié, et, le lendemain, Napoléon arriva lui-même. Je n'entreprendrai pas de peindre la profonde sensation que ce retour inopiné et les désastres annoncés firent sur l'opinion publique. Je vis l'Empereur dès le lendemain de son arrivée. Il me reçut très-bien. Mes blessures étaient encore ouvertes; mon bras sans aucun mouvement et soutenu par une écharpe. Il me demanda comment je me portais, et, quand je lui dis que je souffrais encore beaucoup, il répondit: «Il faut vous faire couper le bras.» Je lui répliquai que je l'avais payé assez cher par mes souffrances pour tenir aujourd'hui à le conserver, et cette singulière observation en resta là. A peine me parla-t-il des événements d'Espagne. Ce fut de lui et de la campagne de Russie qu'il m'entretint. Il ne paraissait nullement affecté des désastres arrivés récemment sous ses yeux. Il jouissait beaucoup, en ce moment, d'être quitte des souffrances physiques qu'il avait éprouvées. Il cherchait à se faire illusion sur l'état dés choses, et me dit ces propres paroles:

«Si j'étais resté à l'armée, je me serais arrêté sur le Niémen; Murat reviendra sur la Vistule; voilà la différence sous le rapport militaire. Mais, après les pertes que nous avons éprouvées et comme souverain, ma présence à l'armée, à une pareille distance et dans les circonstances actuelles, rendait ma situation précaire. Ici, je suis sur mon trône, et je serai promptement en mesure de réparer tous nos malheurs en créant les ressources dont nous avons besoin.»

Et il a prouvé que, sous ce dernier rapport, il avait raison.

CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS

RELATIFS AU LIVRE QUINZIÈME

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT