«Mon cher maréchal, je m'empresse de répondre à vos lettres des 15 et 16 mai.
«Par la première, vous me demandez dix mille paires de souliers, je vais vous les envoyer.
«Par la seconde, vous me dites qu'il a été employé cinq cent mille francs de l'argent de la solde pour acheter des grains, et que je dois les faire rembourser. D'abord, je n'ai point d'argent; j'ai des troupes auxquelles il est dû, aux unes un an de solde, à d'autres huit mois, et à d'autres quatre. Le trésor de France ne m'envoie point un sol. Mes dépenses d'hôpitaux et de consommation sont triplées à Valladolid, parce que j'ai deux mille malades de l'armée de Portugal. Je dois aux fournisseurs plus de deux millions. Je n'ai point un sou dans les caisses. Les administrations de l'armée de Portugal ont consommé dans le pays trois mille cinq cents voitures; leur désordre et les exactions militaires, joints à la présence des bandes, rendent les rentrées extrêmement difficiles. Je ne puis point envoyer de grains au général Bonnet, faute de transports; je ne puis point faire le million de rations de biscuit que m'a demandé l'Empereur, faute de grains. Telle est ma situation, mon cher maréchal; j'ai néanmoins donné l'ordre au général Wathier de réunir tous les grains qu'il pourra, et de vous les envoyer.
«Quant aux cinq cent mille francs que l'on vous a dit avoir été employés en achats de blé, je vais vous parler avec la franchise qui me caractérise: je n'en crois rien. L'armée à vécu à Ciudad-Rodrigo avec ce qu'elle a emporté de ses cantonnements. Ciudad-Rodrigo et Salamanque ont été approvisionnés avec ce que j'ai envoyé, et quelques milliers de fanegas de blé, qui ont été achetés à Salamanque. Avec le désordre de l'administration de l'armée de Portugal, on mourrait de faim, et toutes les ressources de l'Espagne ne suffiraient point, tant que vous n'en arrêterez pas l'effet.
«J'ai eu l'honneur de vous dire, à Ciudad-Rodrigo, que, tandis qu'il n'y avait point à Salamanque de quoi relever les postes, la consommation de cette place était de dix-huit à vingt mille rations par jour.
«J'avais fait passer un marché pour vous fournir à Salamanque seize mille fanegas de blé; le fournisseur qui s'en était chargé trouva à Arevalo deux commissaires qui avaient tout mis en réquisition pour l'armée de Portugal. Celui qui s'était engagé est revenu sans pouvoir rien acheter, et a rendu l'argent qu'on lui avait avancé.
«L'intendant général de l'armée de Portugal dit qu'on a dépensé cinq cent mille francs pour achats de grains; je pense qu'il vous aura rendu compte également que l'on dépensait à Salamanque trente-cinq mille rations par jour, et que le soldat n'avait point une once de pain; que, pour un bon de douze rations, par exemple, on donnait quatre rations, et on gardait le bon entier; ainsi, si l'on juge des achats qui ont dû être faits par les bons de magasins, il n'est pas étonnant qu'il se trouve cinq cent mille francs de dépense. J'ai la conviction morale qu'il n'a pas été acheté pour cent mille francs de grains.
«Voilà le terrain sur lequel vous marchez, mon cher maréchal; vous n'avez qu'un homme qui puisse diriger votre administration, c'est M. Marchand. Vous avez des administrations pour une armée de deux cent mille hommes; vous avez des hommes accoutumés à administrer dans l'Italie; c'est tout différent de l'Espagne, et, si vous n'y faites attention, vous vous trouverez bientôt dans le plus grand embarras.
«J'ai abandonné le septième gouvernement, les provinces de Toro et de Zamora à l'armée de Portugal; Ségovie et Avila doivent fournir également; si toutes ces ressources ne suffisent point, je suis prêt à vous abandonner le sixième gouvernement; mais, dans ce cas, il faudrait y envoyer vos troupes, parce que je retirerais toutes les miennes. Je viendrai à votre secours autant que je le pourrai, mais, je vous le répète, vous n'avez pas trente mille hommes, et vous dépensez de soixante à soixante-dix mille rations par jour.
«Vous avez pour fournisseur un nommé Clouchester, qui a été chassé de Madrid comme escroc, à ce qu'on m'a dit; vous ne trouverez pas mauvais ma franchise, elle m'est dictée par l'attachement que je vous porte et le désir de vous voir réussir dans vos opérations.»