LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.
«Valladolid, le 18 mai 1811.
«Vous me faites connaître par votre lettre que vous avez l'intention de faire bientôt un mouvement. Il m'est impossible d'envoyer des troupes à Salamanque; je suis même forcé de retenir un bataillon destiné pour l'armée du Midi. L'ennemi a fait un mouvement de Ponferrada par le val de Buron sur le général Bonnet; toute cette partie de la Montaña est en insurrection, les habitants ont abandonné leurs villages. J'y ai envoyé les seules troupes que j'avais disponibles. Vous connaissez la situation des autres provinces, elle est aussi peu satisfaisante. Je vous prie au contraire de faire occuper les postes de Babila Fuente et de Canta la Piedra, pour que je puisse disposer du bataillon de Neufchâtel, pour l'envoyer en colonne mobile, contre les bandes.
«Je ne doute point que vous n'ayez des renseignements positifs sur le pays où vous avez le projet de vous porter. Je croyais que votre matériel exigeait encore du temps, surtout vos chevaux d'artillerie, les vivres et votre cavalerie.
«Je vous envoie l'extrait des journaux anglais, vous jugerez de quelle importance a été le mouvement fait sur Almeida puisque Wellington avait ramené toute son armée, même les troupes de Beresford. Le duc de Dalmatie était en marche, le 9, avec vingt mille hommes pour se porter, suivant les circonstances, sur Badajoz ou sur Zamonte.
LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.
«Valladolid, le 23 mai 1811.
«Mon cher maréchal, je reçois votre lettre du 22. J'applaudis à votre désir de faire une diversion en faveur de l'armée du Midi. Sans vouloir commenter votre lettre, je vous prie de trouver bon que je vous dise que je connais très-bien la destination de l'armée de Portugal. Je ne puis qu'applaudir à votre détermination de faire une diversion en faveur de l'armée du Midi, si elle se borne à vous porter sur le Tage, en laissant une réserve pour observer Ciudad-Rodrigo, maintenir vos communications, et laisser un détachement pour être maître de Salamanque, que je considère comme l'entrepôt de votre armée. Si, au contraire, vous avez l'intention, comme vous me le laissez entrevoir, de passer le Tage et de vous porter au secours de l'armée du Midi, je ne crois point que vous ayez les moyens nécessaires pour faire un pareil mouvement. Vous laisserez la moitié de votre artillerie en route, et, après huit jours de marche, vous aurez perdu un tiers de votre cavalerie. Vous n'avez point de transports; vous n'aurez pas de sitôt ceux qu'on vous a promis, quoique j'aie fait donner les ordres les plus pressants à ce sujet. Je ne pense pas que vous puissiez réunir plus de vingt-cinq mille baïonnettes. Ces forces ne sont pas suffisantes pour lutter avec avantage contre l'armée anglaise et vous mettre à la merci des événements, sans aucun point d'appui, sans réserve et dans l'incertitude des mouvements du duc de Dalmatie. Votre armée n'est pas fraîche, quoiqu'elle soit très-bonne; dix jours n'ont pu suffire pour la réorganiser et la pourvoir de tout ce qui lui est nécessaire. Je sens tout le prix de la gloire qu'il y aurait à battre les Anglais; je suis plein de confiance dans vos talents militaires; je voudrais pouvoir vous appuyer avec dix à douze mille hommes; je le ferais par le double sentiment d'amitié que je vous porte et le désir que j'aurais de coopérer à la défaite des Anglais; mais je ne le puis: toutes mes troupes sont occupées et loin de moi.
«Je pense que vous rempliriez le même but en jetant deux divisions sur Placencia et quelques troupes de l'autre côté du Tage; en gardant la tête du pont d'Almaraz, et menaçant de déboucher; en plaçant une division à Bejar et à Baños; en conservant le reste de votre armée à Salamanque, Alba de Tormès et environs. Je crois que la diversion aurait le même résultat. Le duc de Dalmatie s'est mis en marche, le 9, avec vingt mille hommes; je compte qu'il a reçu quinze mille hommes de l'armée du Centre ou de l'armée du Nord: cela porte son armée à cinquante-cinq mille hommes. Lorsque le neuvième corps l'aura rejoint, son armée sera de soixante mille hommes. Avec cela il n'a rien à craindre des événements et n'a besoin que d'une démonstration sur le Tage pour se rendre libre de tous ses mouvements et maître de la campagne. Il est organisé en artillerie, cavalerie et transports.
«Vous ne trouverez pas mauvais, mon cher maréchal, les observations que je vous fais. Si je connaissais moins les moyens que vous avez pour agir, et que vous eussiez de trente-cinq à quarante mille baïonnettes et trois mille chevaux, je serais des premiers à pousser à la roue; mais, si vous faites un faux mouvement, vous usez sans utilité les moyens qui vous restent et vous vous mettez hors d'état de rien faire de la campagne. Je souhaite que vous ne voyiez dans mes observations qu'une preuve de l'attachement que je vous porte et le désir que j'ai de vous voir éviter ce qui peut nuire à votre gloire et aux intérêts de l'Empereur. Quant à tout ce que vous me demandez, vous pouvez être sûr que je vous enverrai ce que je pourrai.»