L'armée anglaise, commandée par sir John Moore, après avoir reconquis Lisbonne, déboucha du Portugal et marcha sur Salamanque. L'Empereur, après avoir battu et détruit l'armée espagnole à Tudela et à Sommo-Sierra, était entré à Madrid. Informé pendant une revue du mouvement de l'armée anglaise, il se mit le soir même en marche pour aller la combattre; mais, à son approche, elle se retira, repassa l'Esla, et fit sa retraite sur la Corogne. Ces événements se passèrent dans le courant de janvier 1809. Pendant cette poursuite de l'armée anglaise, l'Empereur reçut de Paris les renseignements les plus positifs sur les préparatifs des Autrichiens et leur prochaine entrée en campagne contre nous. Napoléon se décida à revenir en France immédiatement, afin de tout disposer pour leur résister, et il chargea le maréchal duc de Dalmatie de poursuivre les Anglais à la tête du deuxième corps d'armée, et de les forcer à opérer leur rembarquement.
L'armée anglaise, dont la composition et l'organisation n'ont aucun rapport avec celles de l'armée française, dont les moyens d'administration sont si étendus, que jamais elle n'éprouve la moindre privation, forcée à une marche rapide dans les montagnes pendant l'hiver, lorsque rien n'avait pu être préparé pour satisfaire à ses besoins, aurait été détruite si elle eût été poursuivie avec vigueur. On se contenta de la suivre; on n'osa pas l'attaquer sérieusement en avant de la Corogne, où elle avait pris position, et elle échappa comme par miracle à une destruction presque assurée.
L'armée anglaise, embarquée, fut transportée de nouveau à Lisbonne; elle s'y réorganisa et pourvut à la défense du Portugal, que Soult eut ordre d'envahir par le littoral. C'était une marche difficile; arrivé à Oporto, après avoir battu des milices portugaises, il s'arrêta. Enfin, attaqué par les Anglais sur le Duero, et surpris, ayant perdu sa principale et meilleure communication avec l'Espagne, il évacua précipitamment le Portugal, n'emmenant avec lui que les débris de son armée et abandonnant la totalité de son matériel.
Le maréchal Ney, de son côté, à la tête du sixième corps, avait envahi les Asturies; informé de la catastrophe de Soult, il accourut en Galice à son secours pour le recueillir.
Pendant ces événements, la place de Saragosse, assiégée, s'était rendue. Sans vouloir diminuer le mérite de cette défense, elle a cependant été trop vantée. Une immense population fanatique s'y était jetée; abondamment pourvue de tout, elle comptait plus de soixante mille défenseurs, tandis que l'armée assiégeante, sur les deux rives de l'Èbre, ne s'est jamais élevée à trente mille hommes. Cette garnison avait plus d'hommes qu'elle ne pouvait en employer; ainsi les pertes journalières lui importaient peu; et, si on pense aux ressources que donnaient, pour des fortifications improvisées, les vastes couvents d'Espagne, si on réfléchit aux prédications journalières qui soutenaient le fanatisme uni à un patriotisme naturel aux Espagnols, on expliquera facilement cette résistance, dont le terme fut cependant un grand soulagement pour l'armée française.
Les événements dont je viens de faire une revue rapide nous amènent naturellement à l'époque où Wellington marcha sur Talavera. En ce moment, une armée espagnole, commandée par Cuesta, venait de la Manche et menaçait Madrid. L'Empereur, en pleine opération en Allemagne, avait, pour imprimer plus d'ensemble aux opérations en Espagne, donné le commandement de trois corps, les deuxième, cinquième et sixième, qui faisaient la principale force de l'armée, au maréchal Soult. On a vu plus haut le récit du mouvement opéré sur le Tage, en passant par le col de Baños et traversant la Tietar, le danger couru par l'armée anglaise prise à dos, et la facilité qu'avait eue Soult de lui causer un désastre semblable à celui qu'il venait d'éprouver; il pouvait, en passant le Tage, lui enlever tout son matériel, la poursuivre à outrance et la détruire, entrer à Lisbonne et finir la guerre: mais il manqua à sa destinée. La fortune de la France pâlit devant celle de Wellington. Celui-ci échappa comme par miracle au plus imminent péril.
Soult attendait avec une grande anxiété des nouvelles de l'Empereur. Il redoutait tout à la fois et la manière dont il envisagerait son équipée d'Oporto, et le jugement qu'il porterait sur le misérable parti qu'il avait tiré de si grandes forces mises entre ses mains, et dans des circonstances si favorables. Napoléon garda le silence; la clémence lui parut préférable à la sévérité et à l'éclat. Toutefois il donna à Soult les fonctions de major général de Joseph, ce qui annulait son pouvoir. Mais cet arrangement ne faisait pas le compte de Soult; l'intérêt de son avenir lui commandait d'occuper les esprits par de nouvelles entreprises. Dans le courant de janvier 1810, il persuada à Joseph d'envahir le midi de l'Espagne et de passer la Sierra Morena, conseil funeste, entreprise désastreuse en ce moment! Joseph céda à la pensée de voir accroître ses ressources et de lever des contributions. Quant à Soult, il calculait qu'après avoir pris ce grand pays, il serait nécessaire de l'y laisser pour commander. Une considération toute personnelle fit donc entreprendre cette déplorable expédition, comme, dit-on, la fenêtre de Trianon détermina Louvois à faire déclarer la guerre aux Hollandais par Louis XIV.
L'armée française, toute nombreuse qu'elle était, se trouvait à peine suffisante pour combattre l'armée anglaise et conserver en même temps la portion de l'Espagne qu'elle avait d'abord envahie, et dont toute la population était ouvertement hostile. Suchet, successeur de Lannes en Aragon, après la prise de Saragosse, avait à pacifier le pays, à conquérir les places de la Catalogne et du royaume de Valence. Joseph, avec l'armée du Centre, avait battu l'armée espagnole à Ocaña; mais les forces ennemies, dans la Manche, se rétablissaient peu après avoir été dispersées. En occupant le reste de l'Espagne, on étendait l'armée française comme un faible réseau sans force, sur une surface immense, et le moindre choc pouvait le rompre et le détruire. C'était substituer la faiblesse à la force, et ajouter des embarras de toute espèce à des difficultés déjà assez grandes.
Cette opération aurait pu être justifiée si elle eût donné la possession de Cadix, ville importante, foyer de la résistance nationale. Elle était imprenable pour nous, qui n'étions pas les maîtres de la mer, à moins d'une surprise; mais cette opération fut si mal conduite, menée si mollement, avec si peu de prévoyance et d'activité, que le duc d'Albuquerque eut le temps d'aller l'occuper avec les troupes de l'Estramadure, pendant que Joseph recevait des hommages à Séville. Le général espagnol entra à Cadix la veille même du jour où les Français se présentèrent à ses portes. Ensuite, par un faux calcul, on voulut la menacer d'un siége; on accumula dans le voisinage des travaux de fortification et des batteries de gros calibre, qui attachèrent sur la rive, en face de cette ville, un corps d'armée considérable. Dès ce moment, ce corps d'armée ne bougea plus et devint étranger aux opérations et à la guerre proprement dite, jusqu'à ce qu'enfin une série de revers, amenés en partie par cette occupation inopportune, força à évacuer d'abord cette partie de l'Espagne, et, bientôt après, tout le reste.
C'est pendant la campagne de 1809, si célèbre par les batailles de Ratisbonne et de Wagram, et au commencement de 1810, qu'eurent lieu ces derniers événements en Espagne, c'est-à-dire l'évacuation du Portugal, la bataille de Talavera et la conquête de l'Andalousie jusqu'aux portes de Cadix.