L'incapacité de Joseph dans la direction des affaires militaires étant démontrée depuis longtemps, et un centre de direction étant nécessaire, l'Empereur reconnut la nécessité de sa présence pour frapper un grand coup, entrer à Lisbonne et chasser les Anglais de la Péninsule. En conséquence, de grands renforts furent envoyés à tous les corps d'armée; et, au printemps, l'armée de Junot, qui avait évacué le Portugal, après avoir été réorganisée et considérablement augmentée, retourna en Espagne et rentra en ligne sous le nom du huitième corps. En aucun temps et nulle part, la présence de l'Empereur n'avait été aussi urgente. La quantité des troupes appelées à concourir aux opérations; les prétentions de ceux qui les commandaient; la présence de Joseph, qui n'était jamais un appui, mais toujours un obstacle et un embarras toutes les fois qu'il entrait en contact avec les troupes actives; enfin les difficultés qui résultaient de la nature du pays où l'on devait combattre; l'inimitié du peuple; la valeur et les moyens matériels de l'armée anglaise, toutes ces considérations devaient faire passer par-dessus les motifs qui l'éloignaient de l'Espagne, et le décider à venir diriger lui-même cette campagne.

Il en fut cependant tout autrement. Son divorce prononcé donna lieu à un nouveau mariage; et ce mariage, contracté avec une archiduchesse, devint bientôt le précipice, le gouffre où s'engloutit la fortune de Napoléon. D'abord il l'empêcha de commander pendant cette campagne; ensuite il exalta chez lui un orgueil qui, depuis longtemps, dépassait cependant les bornes de la raison. Une folle confiance en fut la suite; et, s'étant mis, en 1812, à la discrétion de l'Autriche, on sait ce qui en résulta.

L'Empereur se décida donc à rester à Paris, et, en retirant tous les pouvoirs militaires à Joseph, il choisit Masséna pour le remplacer. J'ai déjà dit que la première qualité d'un général d'armée est d'inspirer la confiance à ses troupes, et, sous ce rapport, le choix de Masséna était bon pour le début: mais le choix ne doit pas être fait pour un seul jour; car, si le général qui électrise les soldats à son arrivée n'est pas capable de la conduite d'une guerre, si ses opérations ne répondent pas à l'opinion qu'on a de lui, la confiance disparaîtra bientôt. Masséna, véritable général de bataille et sublime le jour de l'action, n'était point un général de manoeuvres, ni un général capable d'administrer, de calculer ou de prévoir. Jamais il n'avait eu ces qualités, et déjà il n'était plus lui-même. Ce choix était donc mauvais. Après les premières opérations, chaque jour en apporta de nouvelles preuves.

Masséna, nommé dans le courant d'avril 1810, se rendit immédiatement à l'armée. L'Empereur mit sous son autorité tout le nord de l'Espagne, les troupes d'occupation chargées de la conservation de ces provinces, et, en outre, l'armée active, composée des deuxième, sixième et huitième corps d'armée, commandés par le général Régnier, le maréchal duc d'Elchingen et le duc d'Abrantès. Le deuxième corps, qui était alors sur la rive gauche du Tage, dut y rester jusqu'à nouvel ordre, et les sixième et huitième corps formèrent, pour le moment, les forces dont il disposait.

Ces deux corps se composaient de soixante-douze bataillons et de quarante-six escadrons, formant cinquante-neuf mille six cent soixante-cinq hommes, dont dix mille cent quatre-vingt-dix-huit de cavalerie. L'artillerie et les équipages avaient cinq mille neuf cent quarante-deux chevaux et mille dix-neuf voitures de toute espèce.

Les instructions données à Masséna furent de menacer le Portugal et de préparer son invasion en s'emparant de Rodrigo, Astorga et Almeida; de tenir en échec l'armée anglaise sur la Coa, et de la suivre dans le cas où elle passerait sur la rive gauche du Tage et irait se joindre à la deuxième division, détachée sous Elvas. Pour remplir la première partie de ces instructions, Masséna fit assiéger Astorga par le huitième corps. Cette place se rendit. Les Espagnols insurgés furent rejetés en Galice, et ce débouché se trouva observé et gardé. Le sixième corps fit le siége de Rodrigo. Cette place capitula le 10 juillet, après vingt-cinq jours de tranchée ouverte et seize jours de feu. L'armée anglaise, qui était en présence, campée sur la Coa, n'osa pas tenter de la secourir. Après avoir réparé Rodrigo et disposé l'équipage d'artillerie pour un nouveau siége, l'armée française se porta sur Almeida. Les Anglais prirent position en arrière, et la tranchée s'ouvrit contre cette place. Après deux jours de feu, l'explosion du magasin à poudre ayant désorganisé sa défense, elle capitula. L'armée française en prit possession le 27 août. L'armée anglaise, qui, pendant le siége, était restée à portée, fit, après la reddition, sa retraite sur Celorico.

Le même jour, 15 septembre, le sixième corps se mettait en mouvement pour se porter également sur Celorico, et, le 16, le huitième corps, suivi de la cavalerie de réserve, passait la Coa pour se porter sur Pinell et suivre le mouvement général. Pendant ce temps, le deuxième corps, fort de quinze mille hommes, s'était réuni à l'armée. L'ennemi, à l'approche de l'armée française, fit sa retraite sans combattre; il se dirigea sur Viseu et Coïmbre. Sur cette route, lorsqu'on a traversé la montagne d'Alcoba, on trouve, à quelques lieues de distance, le chemin barré par la montagne de Busaco, montagne ardue, escarpée par sa droite et d'une grande hauteur, et contre-fort de la montagne d'Alcoba. Le 16 septembre, on y rencontra l'armée anglaise. Cette position menaçante étant mal reconnue, on ignora les circonstances qui en diminuaient la force. Or cet escarpement de la partie méridionale de la montagne au-dessus duquel la droite de l'armée anglaise était postée se continue un certain temps sur son front, puis il diminue et finit par disparaître, la gauche de la montagne se liant par d'autres contre-forts avec l'Alcoba, et le vallon s'élevant insensiblement et aboutissant à un plateau, qui se trouve de niveau avec la montagne même de Busaco, sur laquelle l'armée anglaise était postée. Cette position n'avait donc qu'une force apparente, puisque le plus léger mouvement de flanc, fait à droite, tournait toutes les difficultés et faisait arriver sur l'ennemi sans rencontrer ni escarpement, ni obstacle.

L'Empereur avait ordonné d'attaquer franchement les Anglais, et de profiter de la supériorité numérique de l'armée française pour les détruire; mais il n'avait sans doute pas ordonné de les attaquer dans une position qui, par sa force, rétablissait et au delà l'équilibre entre les deux armées, et donnait même une supériorité évidente à l'ennemi. Ce fut cependant cette position, telle qu'elle se présentait au premier aperçu, que Masséna se décida à attaquer le 27 septembre, sans l'avoir reconnue, sans l'avoir étudiée, et sans s'être informé des moyens d'éviter les grandes difficultés qu'elle présentait.

Le général Régnier fut chargé, avec le deuxième corps d'armée qu'il commandait, de l'attaque de gauche, attaque principale et précisément dans le lieu le plus escarpé et le plus fort. La division Merle, formée en colonnes serrées par division, et précédée d'une nuée de tirailleurs, gravit cette montagne: son point de départ était à droite de la Venta de San Antonio; le 31e léger, faisant partie de la deuxième division, commandée par le général Heudelet, la flanquait à gauche: il était soutenu par une brigade de la deuxième division, commandée par le général Foy. Le sixième corps, placé à droite du deuxième, devait soutenir son attaque, et y concourir aussitôt que le deuxième serait arrivé sur la hauteur, et le huitième corps était en réserve. L'artillerie des deuxième et sixième corps, placée sur le revers des montagnes opposées, battait le flanc de la montagne de Busaco, et devait protéger la retraite des troupes françaises si elles étaient repoussées. Ainsi l'armée française, très-forte en cavalerie, allait combattre sur un champ de bataille où pas un seul cheval ne pouvait se trouver. Elle était très-forte en artillerie, et son artillerie ne pourrait plus servir, quand nos troupes, arrivées sur le plateau, rencontreraient les masses de l'ennemi toutes formées, fraîches, et disposées pour combattre.

Les troupes du deuxième corps s'ébranlèrent, repoussèrent les tirailleurs ennemis qu'elles trouvèrent au milieu de la montagne, et, après une marche dont les difficultés ne peuvent s'exprimer, au milieu des rochers et des arbustes qu'il fallait traverser, et un combat de plus d'une heure au pas de charge, elles arrivèrent sur la sommité. Là, elles trouvèrent l'ennemi tout formé. Un premier effort culbuta sa première ligne. Les troupes sont grandies, à leurs propres yeux, de tous les obstacles qu'elles ont vaincus. Mais il y a des limites qu'on ne peut dépasser, et on les rencontra ici. La deuxième ligne anglaise avança, soutenue de toute l'artillerie, et les troupes françaises furent écrasées; généraux, colonels, chefs de bataillon, capitaines de grenadiers, tous furent tués ou blessés, et, au bout d'un quart d'heure, il fallut rétrograder. Cette montagne, qu'on avait mis une heure à gravir, fut parcourue, en descendant, en moins de dix minutes. Le sixième corps s'étant faiblement engagé, fit des pertes moindres; mais, en somme, l'armée reçut là un rude échec: elle eut huit mille hommes hors de combat; et elle perdit, plus que cela, la confiance aveugle qui jusque-là l'avait animée.