«Sa Majesté a vu aussi avec peine que vous n'ayez mené que trente-six pièces de canon. Il vous en eût fallu soixante, ce qu'elle croyait possible, avec les cinq cents chevaux que vous avez dû recevoir de la garde, et qui lui sont remplacés par cinq cents autres. A la fin de juillet, mille chevaux d'artillerie, avec les munitions qui vous sont nécessaires, passeront la Bidassoa; mais, je vous le répète, l'Empereur ordonne que tous les hommes à pied du train, que vous avez conservés, soient envoyés tout de suite à Bayonne. Quand vous serez sur le Tage, l'intention de l'Empereur est que vous frappiez des réquisitions dans les provinces d'Avila, de Talavera et de Truxillo, même dans la Manche, pour former vos magasins. Vous ne devez pas employer l'argent de la solde à acheter des vivres. Si Alcantara est susceptible d'être mis en état de défense, cela serait avantageux.

«Madrid étant abondamment pourvu d'approvisionnements de guerre, vous pourriez de là compléter l'approvisionnement de vos munitions, à raison de douze pièces par division et de douze obusiers en réserve. Tout est en mouvement pour diriger de grandes forces en Espagne. Sa Majesté attend avec la plus grande impatience l'état de situation de votre armée.

«A Saintes est établi un dépôt pour les dragons; à Niort, un pour la cavalerie légère; à Auch, pour le train d'artillerie; à Pau, pour les équipages militaires; il arrive dans ces dépôts des chevaux, des selles, des harnais et tout ce qu'il faut pour remonter les hommes à pied; à mesure que vous en aurez de démontés, renvoyez-les à Bayonne, d'où ils seront dirigés sur les dépôts.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.

Badajoz, 21 juin 1811.

«Je viens de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime de la levée du siége de Badajoz et de la retraite de l'ennemi en Portugal. Je vais aujourd'hui, conjointement avec M. le duc de Dalmatie, faire une reconnaissance sur Elvas et Campo-Maior. Si, comme tout l'annonce, l'ennemi a renoncé à toute espèce de projets sur l'Estramadure, je repasserai le Tage, sans retard, avec la plus grande partie de l'armée et ferai prendre des cantonnements dans les montagnes sur le Tietar et sur le Terté, occupant Baños et Bejar, et j'aurai mes avant-postes dans la Sierra de Gata, qui m'approcheront de Rodrigo, et à Coria, qui m'instruiront de ce qui se passe dans la vallée du Tage. Je laisserai une division à Truxillo pour observer Badajoz et me mettre en communication avec l'armée du Midi. Je vais faire mettre en bon état de défense le passage du Tage à Lugar-Nuevo, près d'Almaraz. Ce poste sera un de mes principaux dépôts de vivres et de munitions. Les instructions générales données aux troupes, en cas d'attaque de l'ennemi, seront, pour celles de la rive gauche, de repasser le Tage, et pour celles de la rive droite de repasser le Tietar, sur lequel je vais faire construire une bonne tête de pont. J'établirai mon quartier général aux environs de Navalmoral, et je me trouverai ainsi en mesure de me porter également, soit sur Rodrigo, soit sur Badajoz. Les troupes, cantonnées dans ces pays sains, passeront ainsi l'époque des grandes chaleurs.

«Mon intention est de mettre à profit ce temps de repos pour réorganiser complétement l'armée et la mettre le mieux possible en état d'exécuter les ordres de Sa Majesté, rétablir une bonne discipline, former des magasins sans lesquels il est impossible ici de faire aucune espèce de bonne opération; enfin, tout en faisant reposer les troupes qui en ont un extrême besoin, les faire exercer et les mettre à même de rentrer en campagne avec tous leurs avantages.

«Lorsque l'armée de Portugal aura passé ainsi six semaines ou deux mois, et aura reçu quelques recrues et les chevaux de cavalerie, d'artillerie et d'équipages qui lui manquent, et si son bon esprit est soutenu par quelques récompenses, il n'y a rien que Sa Majesté ne puisse exiger d'elle et qu'elle ne puisse exécuter.

«Tels sont, monseigneur, mes projets, de l'exécution desquels je vais m'occuper; mais, pour le faire avec fruit, il est nécessaire que Sa Majesté fasse connaître quelles sont les ressources qu'elle attribue à l'entretien de l'armée de Portugal. Il est indispensable, ou qu'il soit fait des fonds réguliers et fixes pour faire face à toutes les dépenses de l'administration, ou qu'on détermine le territoire dont les produits lui seront affectés et le mode d'après lequel il en sera disposé. Il est impossible de continuer, sans les inconvénients les plus graves, à vivre, comme on l'a fait jusqu'ici, de réquisitions. Ce système, qui laisse un arbitraire immense et qui est subversif de tout ordre, est tout à fait impraticable à la longue, lorsqu'une armée est stationnaire; car, comme les réquisitions nécessitent toujours l'emploi de la force, elles ne peuvent se faire qu'à une petite distance, et alors la totalité des ressources d'un pays est bientôt épuisée. Il en résulte une impossibilité absolue de vivre, à moins d'une dispersion totale de l'armée, et l'armée n'est plus en état d'agir. Indépendamment de cela, ce système, faisant naître beaucoup de désordres, entraîne presque toujours une double consommation. C'est par suite de ce système que les provinces de Salamanque et de l'Estramadure sont ravagées et que les deux tiers de ces pays sont incultes. Si, au contraire, on paye tout, on a sans violence et sans l'emploi de la force des moyens de subsistance suffisants, et l'Empereur n'y perd rien puisqu'on peut établir des impôts en conséquence; car, en supposant que la charge fût trop forte, elle serait au moins plus supportable, puisque tout le monde y contribuerait, tandis que, par les réquisitions, elle est soutenue par un petit nombre d'individus. C'est ainsi que l'Andalousie est toujours dans un ordre parfait, parce que, depuis un an, le système des réquisitions y a cessé. Mais, indépendamment des subsistances, il y a d'autres dépenses de l'armée qui exigent de l'argent comptant: celles de l'artillerie, celles du génie, des hôpitaux, les traitements extraordinaires accordés par l'Empereur, etc.; il faut donc, ou que Sa Majesté accorde des fonds réguliers versés dans la caisse de l'armée pour faire face aux dépenses de l'administration, ou qu'elle daigne déterminer un territoire dont les impôts, étant versés dans cette caisse, fassent face à ses besoins.

«Si Sa Majesté se décide pour ce dernier parti, il semblerait que le territoire naturel à donner aujourd'hui à l'armée de Portugal serait celui de l'armée du Centre, en laissant toutefois dans cet arrondissement, et aux ordres du général de l'armée de Portugal, les troupes qui s'y trouvent pour les garnisons et la police du pays, afin de laisser toujours l'armée de Portugal entièrement disponible. Si Sa Majesté adopte cette proposition, il est possible qu'elle trouve à propos de soumettre Madrid à un système particulier; mais, dans ce cas, il serait encore nécessaire que l'armée de Portugal pût en tirer des ressources; car une grande armée ne peut pas se passer d'une grande ville. Votre Altesse appréciera sans doute combien l'intérêt de Sa Majesté est qu'on centralise, autant que possible, l'autorité sur la frontière faisant face aux Anglais, car le peu d'ensemble qui y règne doit, à la longue, produire les plus funestes effets. Si, étant à Salamanque, le pays qui pouvait m'aider et me secourir eût été sous mes ordres, j'aurais pu commencer mon mouvement cinq ou six jours plus tôt. Il est possible que le retard qui a eu lieu eût pu occasionner la perte de Badajoz, dont la prise aurait mis en feu tout le midi de l'Espagne. Si j'eusse commandé à Madrid, j'aurais trouvé un pont à Almaraz; j'y aurais trouvé huit cent mille rations de vivres qui étaient nécessaires à mon mouvement; et les promesses faites se seraient accomplies, tandis qu'elles se sont trouvées jusqu'ici sans effet. Jusqu'ici l'Espagne n'a pas été pour l'armée française le pays de l'union et de la concorde, et cependant ce n'est que par l'ensemble dans les opérations que l'on pourra rapidement mener à une bonne conclusion toutes les affaires de Sa Majesté. Lord Wellington a ici un grand avantage; tout ce qui doit contribuer à ses opérations lui est subordonné: ainsi tout part d'un même principe, conduit vers un même but et marche avec méthode.