NOTE DU DUC DE RAGUSE SUR LA CORRESPONDANCE DU DUC
D'ISTRIE ET DU MAJOR GÉNÉRAL.
Quelques mots d'abord sur les lettres du maréchal duc d'Istrie, commandant l'armée du nord de l'Espagne, lettres que l'on vient de lire tout à l'heure. Les deux premières me sont adressées, la dernière est la copie de celle qu'il écrit au prince de Neufchâtel. Il est difficile de peindre d'une manière plus exacte l'état déplorable dans lequel j'ai trouvé l'armée quand j'en ai pris le commandement. Ce que je dis dans le texte de mes Mémoires est donc corroboré par le récit d'une personne étrangère qui était en situation de voir et de juger, et dont l'intérêt se trouvait plutôt à embellir ma position qu'à en exagérer la misère, afin d'être dispensé de m'envoyer une partie des secours qu'il avait l'ordre de me faire passer. Mon récit est encore corroboré par la crainte extrême que le duc d'Istrie éprouvait de me voir exécuter l'opération que je méditais. Il n'est peut-être pas sans quelque mérite d'avoir trouvé le moyen de donner si promptement de la consistance et de la valeur aux débris qui m'avaient été confiés, et d'être parvenu à pouvoir opérer avec eux, si peu de moments après leur retour en Espagne. On peut voir par la lettre du major général, du 3 juin, que les ordres de l'Empereur, loin d'être impératifs pour agir, étaient bien plutôt restrictifs, puisqu'il me recommandait de ne pas faire de mouvements importants avant d'avoir soixante pièces de canon attelées et approvisionnées. Je n'en avais que trente-six; mon infanterie ne s'élevait pas au delà de vingt-cinq mille hommes; ma cavalerie n'était remontée qu'en partie; mais la confiance était revenue, l'esprit de l'armée était régénéré et le caractère de chacun était retrempé. M. le lieutenant-colonel Napier, dans son très-médiocre ouvrage sur les campagnes de la Péninsule, où l'erreur des faits et le défaut de sincérité le disputent à l'ignorance des règles élémentaires du métier, a donc eu tort de dire que le mouvement opéré dans le Midi par l'armée de Portugal, dont l'effet a été la délivrance de Badajoz, m'avait été ordonné. Le mérite en appartient tout entier à moi seul, et le succès était indispensable, puisque cette marche avait été exécutée en opposition avec les instructions reçues.
Le mouvement sur Badajoz m'a paru le seul qui pût sauver cette place. Il était commandé par l'intérêt de la gloire de nos armes. J'ai eu la conviction que son exécution était possible, et je me suis décidé à l'entreprendre; le duc de Dalmatie le réclamait avec raison; j'ai entendu sa voix; et, quoique mes intérêts d'amour-propre fussent en jeu, je n'ai pas pensé un seul jour à le différer. J'ai été bien aise de saisir la première occasion de montrer que des considérations de cette nature ne doivent jamais intervenir quand il s'agit du bien de son propre pays et de sa gloire, exemple que, plus tard, j'ai reconnu avec douleur avoir donné en vain.
Je ne discuterai pas ici les ridicules propositions du duc d'Istrie, consistant à occuper la tête de pont d'Almaraz sur le Tage, à placer une division à Bejar et à Baños, et à tenir le reste de l'armée réuni à Salamanque et Alba-sur-Tormès. Il était absurde de penser que de semblables dispositions, prises à soixante lieues de Badajoz, eussent pu ralentir d'un seul jour les opérations commencées contre cette place.
Mes combinaisons ont été telles, que les craintes et les alarmes si vives du maréchal duc d'Istrie se sont changées complétement en confiance quand le mouvement s'exécuta, ainsi qu'on le voit en lisant sa lettre du 1er juin, où il me félicite de mes dispositions et de la résolution que j'ai prise et dont commence l'exécution.
Signé: Le maréchal duc de Raguse.
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Paris, le 17 juin 1811.
«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, votre lettre chiffrée du 31 mai.
«Sa Majesté a vu avec peine que vous ayez gardé une grande quantité d'hommes à pied du train d'artillerie, Sa Majesté ayant fait diriger sur Bayonne beaucoup de chevaux d'artillerie. Je vous prescris qu'aussitôt la réception du présent ordre vous ayez à faire partir tous les hommes à pied du train d'artillerie, que vous avez gardés, et que vous les dirigiez sur Bayonne.