LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 24 août 1811.

«L'Empereur trouve, monsieur le maréchal, que vous ne correspondez pas assez avec moi. Sa Majesté désire que vous écriviez aussi souvent qu'il est possible et que vous envoyiez des renseignements très-détaillés sur tout ce qui vous concerne, des états exacts, et toujours très-récents, de la situation et de l'emplacement de vos troupes.

«Sa Majesté pense qu'il serait nécessaire que vous vous assurassiez du passage du Tietar en y faisant un pont pour les hommes à pied, afin que la division que vous avez à Placencia puisse se porter à vous rapidement. C'est sur le Midi que vous devez porter vos regards; toute entreprise de l'ennemi sur le Nord serait insensée, et il trouverait partout des renforts considérables qui compromettraient son existence.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 1er septembre 1811.

«Monsieur le duc, par la première lettre que vous m'avez écrite, vous me fîtes connaître que vous aviez besoin de vingt mille fanègues de blé par mois; je m'empressai d'ordonner que les quarante premiers mille fanègues qui seraient levés dans la province d'Avila et dans le partido de Talavera seraient livrés à l'armée de Portugal; j'espérais, par là, assurer la subsistance de vos troupes pendant les mois d'août et de septembre, et je me réservai à pourvoir par la suite selon vos besoins. Vous me fîtes connaître que vous n'aviez pas d'argent; je vous répondis que le produit des contributions des provinces qui entourent Madrid était tel, que Sa Majesté Impériale, ayant connu l'insuffisance de ces moyens, avait daigné venir à mon secours par un prêt mensuel, qu'ainsi vous deviez sentir qu'il était de toute impossibilité que je vous fisse donner de l'argent. Je ne crois pas vous avoir caché ce que tout le monde sait: que mes employés civils ne sont pas payés depuis quinze mois, et ma garde depuis dix; cependant je vous écrivis que je trouvais bon que vous levassiez les contributions de la province d'Estramadure, qui m'étaient dues, et que vous en employassiez le produit pour les besoins de l'armée de Portugal. Je vous ai fait envoyer tout le biscuit, farines, voitures, artillerie, enfin tout ce dont j'ai pu disposer: je n'ai fait aucune distinction entre l'armée de Portugal et celle du Centre, puisque leur but est le même; mais j'avais pensé que les mesures que j'avais prises pour assurer le service des deux armées et des diverses parties de mon administration auraient été respectées par les généraux de l'armée que vous commandez; il n'en a pas été ainsi. On a levé sur divers points, occupés par votre armée, la totalité de la récolte; on a par là exaspéré les habitants et fait abandonner les champs et les villages, surtout dans la province d'Avila; dans celle de Tolède on a d'abord frappé une contribution d'un million; l'ordonnateur de votre armée se permet de donner des ordres à des personnes qui ne doivent obéir qu'aux miens. J'ai aujourd'hui sous les yeux un décret que l'on dit avoir été signé de vous, monsieur le maréchal, et qui en ordonne l'exécution à mes préfets et aux généraux sous mes ordres, sans m'en avoir même donné connaissance. Ce décret met une contribution de quatre millions de réaux sur Tolède, et contremande la levée de toute autre contribution.

«J'ai peine à concevoir que cet ordre émane de vous, monsieur le duc. La province de Tolède fait partie de l'armée du Centre; elle touche Madrid; elle est occupée par les troupes de l'armée du Centre. A Tolède j'ai envoyé en mission mon ministre de l'intérieur, pour faire exécuter le décret qui ordonne la levée d'une contribution en grains, et il n'y a pas de temps à perdre. J'y ai un préfet, un gouverneur, un régiment espagnol. Comment pouvez-vous croire que puisse être accueilli un décret de vous, monsieur le duc, qui ordonne de ne plus payer autre chose que les quatre millions qu'il faut verser à l'armée du Portugal? Mais avec quoi voulez-vous donc que nous vivions? Il n'est pas à ma connaissance que vous ayez le droit de donner des ordres à Tolède. Je ne connais d'autres dispositions de l'Empereur, monsieur le duc, relatives aux rapports que je dois avoir avec l'armée que vous commandez, que celle contenue dans la lettre du prince de Neufchâtel, en date du 1er juin, «qui me donne le commandement des troupes qui entreraient dans l'arrondissement de l'armée du Centre, et même de l'armée du Portugal si cette armée se repliait dans les provinces du Centre.» J'aurais cru inutile d'entrer dans cette explication, monsieur le duc, si le décret que vous avez rendu et les dispositions que vous avez prises ne m'en faisaient sentir la nécessité. Vous concevrez facilement que, ne pouvant y avoir deux chefs suprêmes dans les mêmes lieux, Sa Majesté Impériale a senti la nécessité de prévoir et a prévu ce qui arrive. Je vous prie donc, monsieur le duc, de vous abstenir de donner aucun ordre dans les provinces du Centre.

«Cependant, comme je conçois que vous devez avoir beaucoup de besoins, et que les administrateurs et généraux de votre armée aiment mieux faire que de laisser faire, je consens à ce que vous fassiez verser dans les caisses de l'armée du Portugal les revenus des provinces d'Avila, d'Estramadure, et même du partido décimal de celle de Talavera, conformément au bordereau ci-joint.

«J'ai ordonné la formation d'un hôpital militaire à Tolède, qui pourra recevoir mille malades de l'armée du Portugal, et qui sera formé et entretenu par mon trésor et par les soins de l'intendant de la province et du commissaire que je déléguerai à cet effet. J'espère, monsieur le duc, que, de cette manière, ce que vous devez à mon autorité pourra se concilier avec ce que je dois à l'armée de Portugal et au désir que j'ai eu constamment de vous être agréable.»