«Sire, je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 septembre.

«Si vous daignez envisager l'étendue des besoins de l'armée de Portugal, vous apprécierez, Sire, les difficultés de ma position. Il serait facile de démontrer qu'il est absolument impossible à l'armée de vivre longtemps dans l'arrondissement que l'Empereur lui a assigné; mais sa situation devient tout à fait déplorable et critique lorsque Votre Majesté me retire la portion de pays qui, seule, est encore intacte et offre quelques ressources. Je suis profondément affligé de penser que les mesures que je ne puis pas me dispenser de prendre pour assurer le bon ordre et prévenir la dévastation des provinces me font courir le risque de vous déplaire; et, si Votre Majesté rend justice à mon respect, à mon ancien attachement pour sa personne, elle sentira quel est l'empire des circonstances, puisque je me vois forcé de m'y exposer. Votre Majesté trouve contraire à sa dignité de mettre la province de Tolède à la disposition de l'armée de Portugal. Je ne tiens pas à en avoir l'administration si Votre Majesté s'y refuse; mais c'est du blé et de l'argent que je demande; et cet argent et ce blé sont employés a nourrir les soldats qui combattent pour vos intérêts. C'est par des efforts inouïs que l'armée a pu vivre dans la position où je l'avais placée; mais il est d'une impossibilité absolue de la maintenir dans les mêmes lieux. L'Estramadure est un désert; la division qui était à Truxillo a souffert tout ce qu'il est possible d'imaginer, et la famine autant que d'autres motifs m'ont forcé de la retirer de ce canton. Elle a grand besoin de se refaire. La partie la plus voisine du Portugal offre plus de ressources; mais il faudrait plus de cavalerie que je n'en ai pour pouvoir s'y soutenir sans danger. Plus tard, d'ailleurs, lorsque, ayant des transports, je pourrai occuper Alcantara, les subsistances de ce canton me seront extrêmement précieuses. J'ose donc espérer que Votre Majesté, en s'en rapportant à la droiture de mes intentions, à la pureté de mes vues, me pardonnera si, dans le nouveau placement des troupes, je me vois forcé d'envoyer une division à Tolède. Le général Foy, qui s'y rendra, trouvera moyen, j'espère, de concilier, dans ses rapports avec les autorités espagnoles, le respect qu'il doit au nom de Votre Majesté avec les besoins de l'armée. Si l'ennemi m'avait forcé de me rapprocher de Madrid, Votre Majesté ne trouverait pas étrange que l'armée s'y portât. C'est la famine qui m'y oblige aujourd'hui; et cet ennemi-là est bien plus redoutable que les Anglais.

«J'ai demandé à Votre Majesté un commissaire royal; je l'ai fait dans l'intention droite de mettre de l'ordre dans l'administration; mais j'avoue que je n'avais pas imaginé qu'il entraverait la marche des affaires au lieu de l'accélérer. Jusqu'ici, par son moyen, je n'ai pu obtenir de quoi donner un jour de pain à l'armée. Que serait-il donc arrivé si le général Lamartinière, par le zèle le plus remarquable, n'avait pas trouvé moyen de pourvoir à nos besoins? Les horribles scènes du Portugal se seraient renouvelées ici; car, après tout, ceux qui ont les armes à la main ne meurent jamais de faim les premiers. M. Amoros ne s'est, à ce qu'il paraît, occupé que de vaines prétentions de vanité et de préséance, et cependant nous sommes dans une situation à penser à toute autre chose qu'à de pareilles futilités. Le général Lamartinière a fait arrêter le commissaire de police de Talavera; mais il ne lui rendait aucun compte; et, certes, la sûreté de la ville, celle des Français et la tranquillité publique le regardent avant tout, puisque l'emploi des troupes est constamment nécessaire. Votre Majesté n'ignore sans doute pas qu'on assassine les Français dans les rues de Talavera et à la porte de la ville: très-certainement la haute police ne peut en ce moment regarder que l'autorité militaire.

«Sire, après avoir entretenu Votre Majesté de ce qui regarde la subsistance de l'armée, je dois la supplier de remarquer que, quant au commandement territorial, il est de la plus haute importance, pour la conservation d'une armée, que le général qui la commande commande également dans tout le territoire qu'elle occupe, dans les lieux où sont ses dépôts, ses magasins et ses hôpitaux. C'est parce que la division des commandements en Espagne a empêché qu'un pareil état de choses existât, que tant d'hommes ont disparu faute de soins, faute d'ordre et de dispositions conservatrices. Je ferai tout au monde pour remplir les intentions de Votre Majesté quand elle daignera me les faire connaître; mais il faut que j'en sois l'organe et que je commande là où sont mes hôpitaux, mes dépôts et mes troupes, sous peine de les voir tomber dans l'état d'abandon où je les ai pris, et de trahir tout à la fois les intérêts de l'Empereur, les vôtres et mes devoirs les plus sacrés.

«La situation actuelle des choses va me donner quelques moments de disponibles. Je vais me rendre à Talavera pour chercher à tout concilier autant qu'il sera en mon pouvoir; je mettrai le même empressement à aller à Madrid pour rendre mes devoirs à Votre Majesté, comme j'en ai le projet depuis longtemps. Si je ne puis pas parvenir, Sire, à vous satisfaire, je vous prie d'en accuser les circonstances et l'impuissance de mes efforts, et non mes intentions.

«Je n'ai pas reçu le décret dont Votre Majesté me fait l'honneur de m'entretenir, et qu'elle m'annonçait être contenu dans sa lettre.»

JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 9 octobre 1811.

«Monsieur le maréchal, je reçois vos lettres du 30 septembre. Je vous félicite sur votre heureuse expédition de Ciudad-Rodrigo.

«Je sens la difficulté de votre position sur le Tage, et je me détermine à envoyer auprès de vous le marquis d'Almenara et le colonel Duprez, pour aplanir toutes les difficultés qui pourraient s'élever sur le remplacement des troupes de l'armée du Centre par celle du Portugal dans la province de Tolède. Il faut conserver le plus que possible, monsieur le duc; l'avenir présente des inquiétudes sur les subsistances. Il faut que l'armée de Portugal vive, mais il faut aussi que celle du Centre et la capitale puissent vivre, même à l'époque où vous quitterez le Tage.