3° Se porter à Oporto et s'établir sur la rive droite du Duero;
4° Passer le Tage, se porter dans l'Alentejo et occuper l'embouchure du Tage en face de Lisbonne.
On a vu que le premier parti ne présentait aucune chance de succès. Par le second, il abandonnait son opération; mais il conservait intacte son armée, couvrait l'Espagne, et attendait, sans fatigues, des circonstances plus favorables pour agir contre les Anglais; la confiance qu'ils auraient prise aurait pu les faire naître. Par le troisième, il conservait une sorte d'offensive, vivait aux dépens de l'ennemi, profitait des ressources que présentait l'importante ville d'Oporto, organisait quelque chose de régulier, tenait ses troupes dans le repos, couvertes par le Duero, et cependant gardait des moyens d'offensive en faisant construire des têtes de pont sur la rive gauche de cette rivière. Mais tout cela n'amenait rien de décisif, attendu que le Portugal entier sans Lisbonne ne vaut pas Lisbonne sans le Portugal. C'est cette ville qui en fait un État de quelque importance. Lisbonne est la tête d'un corps dont le Portugal proprement dit n'est qu'une partie; c'est la tête de la puissance dont les éléments se trouvent à la fois en Europe, en Amérique et en Asie. Ainsi c'était à posséder Lisbonne que tous les efforts devaient tendre. Par le quatrième, il serait entré dans un pays neuf, l'Alentejo, et y aurait trouvé beaucoup de ressources. Manoeuvrant dans un pays facile qui convenait à sa nombreuse cavalerie, il prenait poste en face de Lisbonne, gênait l'entrée du Tage et la navigation au moyen de fortes batteries qu'il aurait établies. Placée derrière lui, l'armée du midi de l'Espagne formait sa réserve, et cette partie de l'Estramadure espagnole, qui est fort riche, lui donnait de grands moyens de subsistance. En faisant faire à son arrivée un détachement sur Abrantès, il s'en serait emparé, et ce point, facilement rendu inexpugnable, assurait le passage du Tage et le retour.
Quand plus tard son armée aurait été renforcée, il serait revenu sur la rive droite, en laissant une partie de ses forces sur la rive gauche pour occuper et défendre les ouvrages construits à l'embouchure du Tage et en face de Lisbonne. Arrivé devant les lignes, il aurait construit un pont en face d'Alenquer; et, pourvu de tout ce qu'il lui fallait pour vivre, enveloppant Lisbonne, l'armée et l'immense population qui s'y était réfugiée, il eût bien fallu que cette ville se rendit; cette grandes question était ainsi décidée.
Au lieu de choisir un de ces quatre partis, Masséna en prit un cinquième qui n'offrait aucune chance de succès, aucun avantage, et qui, en faisant courir chaque jour les risques les plus éminents à son armée, devait amener au bout d'un certain temps sa destruction. Il résolut de ne faire aucun mouvement, et garda sa position.
J'ai dit que toute la population des pays traversés avait fui à l'approche de l'armée française, emmenant ses bestiaux dans les bois et les montagnes, et cachant tout ce qu'elle possédait, vivres, effets, etc. Le pays occupé par l'armée restait donc entièrement désert. Il n'y avait aucun moyen d'administrer régulièrement les ressources qu'il pouvait renfermer. Les habitants n'étant pas là pour obéir à la voix de l'administration et apporter des vivres, les troupes durent aller les chercher, et, comme tout le monde éprouvait les mêmes besoins, chacun de son côté se mit en campagne. Des détachements d'hommes armés et sous armes se formèrent dans chaque régiment, pour explorer le pays et enlever tout ce qu'ils trouveraient. Rencontraient-ils un Portugais, ils le saisissaient et le mettaient à la torture pour obtenir de lui des indications et des révélations sur le lieu où étaient cachées les subsistances. On pendait au rouge, c'était une première menace; on pendait au bleu, et puis la mort arrivait. Un pareil ordre de choses amena des désordres de tous les genres, et des soldats ainsi livrés à eux-mêmes employèrent bientôt les mêmes violences pour se procurer de l'argent. D'abord ces recherches et cette maraude s'exercèrent à peu de distance de l'armée; mais bientôt, les ressources s'épuisant, on fut forcé de s'éloigner. Toute cette partie du Portugal fut livrée journellement à un pillage général et systématique. Les soldats s'éloignaient jusqu'à quinze et vingt lieues. Plus d'un tiers de l'armée se trouvait ainsi constamment dispersé et loin des drapeaux, tandis que le reste semblait être à la discrétion de l'ennemi. J'ai ouï dire au général Clausel qu'il avait vu des bataillons placés en face de l'armée anglaise, à portée de canon, n'avoir pas cent hommes au camp, tandis que les armes étaient aux faisceaux. L'ennemi eût pu, sans courir le plus léger risque, venir s'en emparer. Des hommes isolés étant chaque jour massacrés par les paysans, et des détachements enlevés les pertes devinrent immenses; mais ce qui menaçait davantage encore l'existence de l'armée, c'est que, toute discipline ayant disparu, elle présentait au plus haut degré le spectacle de la confusion et du désordre.
L'armée française, arrivée dans la position de Villafranca le 12 octobre, y resta jusqu'au 14 novembre; une circonspection sans exemple du général anglais pendant tout cet intervalle de temps la sauva de la destruction.
Le 14 novembre, Masséna se décida à faire un mouvement rétrograde pour se rapprocher des provinces qui avaient encore quelques ressources. Il porta une partie de l'armée sur le Zezere, et laissa tout le reste en avant de Santarem. Les Anglais le suivirent, mais respectèrent les nouvelles positions prises. Masséna fit construire des bateaux et tout préparer sur le Zezere pour effectuer le passage du Tage; mais il ne tenta rien, et fit plus tard brûler ses bateaux. Enfin, au commencement de mars, son armée étant réduite de plus d'un tiers, il se décida à rentrer en Espagne en passant par Pombal, Redinha, Miranda, Ponte Marcella, Guarda, Sabugal et Alfaiatès. Cette retraite de vingt-sept jours, embarrassée de quinze ou vingt mille ânes, cette retraite faite avec des troupes arrivées à un degré de désordre, de mécontentement et de découragement dont rien ne peut donner l'idée, fut cependant l'occasion de divers combats glorieux, livrés par le maréchal Ney, qui arrêta avec vigueur plusieurs fois l'ennemi au moment où il pressait trop vivement son arrière-garde.
Il y avait un tel désaccord dans les opérations d'Espagne, que c'était précisément le moment où Masséna était en pleine retraite que le maréchal Soult avait choisi pour entrer en campagne et faire le siége de Badajoz.
Masséna arriva le 31 à Alfaiatès. Son artillerie ne se composait plus que de dix pièces de canon. Les équipages militaires étaient détruits; sa cavalerie démontée, ou composée de chevaux exténués. Il dut repasser la Coa, et venir prendre des cantonnements en Espagne. Pendant cette retraite, Wellington avait détaché le général Hill sur la rive gauche du Tage. Ce qui lui restait de troupes était plus que suffisant pour combattre et vaincre les débris que Masséna avait ramenés. Il passa la Coa, investit Almeida et vint prendre position sur le ruisseau qui coule à Fuentes-de-Oñore. Bessières, commandant dans le nord de l'Espagne, envoya à Masséna des subsistances, et vint à son secours avec de l'artillerie et de la cavalerie de la garde impériale. On attaqua, le 4 et le 5 mai, les Anglais dans leur position de Fuentes-de-Oñore; et, quoique le début de l'attaque eût promis des succès, que la cavalerie eût culbuté la droite des Anglais, comme rien ne fut exécuté d'ensemble, le résultat du combat fut contre nous. Le général Brenier, qui commandait à Almeida, n'espérant plus être secouru, exécuta, par suite des instructions qu'il avait reçues, une des plus vigoureuses résolutions qui furent jamais prises, et un grand bonheur en accompagna l'exécution.