«Monsieur le duc, je viens de mettre à l'instant sous les yeux de l'Empereur vos lettres du 29 janvier, 4 et 6 février. Sa Majesté n'est pas satisfaite de la direction que vous donnez à la guerre: vous avez la supériorité sur l'ennemi, et, au lieu de prendre l'initiative, vous ne cessez de la recevoir. Vous remuez et fatiguez vos troupes: ce n'est pas là l'art de la guerre. Quand le général Hill marche sur l'armée du Midi avec quinze mille hommes, c'est ce qui peut vous arriver de plus heureux: cette armée est de force et assez bien organisée pour ne rien craindre de l'armée anglaise, aurait-elle quatre ou cinq divisions réunies.

«Aujourd'hui, l'ennemi suppose que vous allez faire le siége de Rodrigo; il approche le général Hill de sa droite, afin de pouvoir le faire venir à lui à grandes marches et vous livrer bataille réunis si vous vouiez reprendre Rodrigo.--C'est donc au duc de Dalmatie à tenir vingt mille hommes pour l'empêcher de faire ce mouvement, et, si Hill passe le Tage, de se porter à sa suite ou dans l'Alentejo. Vous avez le double de la lettre que l'Empereur m'a ordonné d'écrire au duc de Dalmatie le 11 de ce mois, en réponse à la demande qu'il vous avait faite de porter des troupes dans le Midi. C'est vous, monsieur le maréchal, qui deviez lui écrire pour lui demander de porter un gros corps de troupes vers la Guadiana, pour maintenir le général Hill dans le Midi et l'empêcher de se réunir à lord Wellington. La prise de Ciudad-Rodrigo est un échec pour vous, et les Anglais connaissent assez l'honneur français pour comprendre que ce succès peut devenir un affront pour eux, et qu'au lieu d'améliorer leur position l'occupation de Ciudad-Rodrigo les met dans l'obligation de défendre cette place. Ils vous rendent maître du choix du champ de bataille, puisque vous les forcez à venir au secours de cette place et à combattre dans une position si loin de la mer.

Le résultat de cet avantage ne peut être retardé que jusqu'à la récolte; alors vous serez en mesure de faire le siége de Rodrigo: l'ennemi marchera ou aura la honte de vous voir reprendre cette place.

«Le mouvement du général Hill sur le Tage a été fait dans la croyance qu'aussitôt que vous auriez su la prise de Ciudad-Rodrigo vous auriez réuni vos troupes pour marcher rapidement sur cette ville, pour l'investir et profiter du premier moment où la brèche n'était pas relevée et qu'il ne pouvait y avoir aucun approvisionnement.

«Cette occasion étant masquée, il faut tout préparer pour le mois de mai. La véritable route de Lisbonne est par le Nord: l'ennemi, y ayant des magasins considérables et des hôpitaux, ne peut se retirer sur cette capitale que très-lentement. Si, dans l'attaque du prince d'Essling, il s'est retiré rapidement, c'est parce qu'il s'était préparé à ce mouvement. Il a donc un grand intérêt à vous empêcher de pénétrer dans le Portugal. La situation du prince d'Essling devant Lisbonne était, pour l'Angleterre et pour le Portugal, une grande calamité. Je ne puis que vous répéter les ordres de l'Empereur: prenez votre quartier général à Salamanque; travaillez avec activité à fortifier cette ville; faites-y travailler six mille hommes de troupes et six mille paysans; réunissez-y un nouvel équipage de siége, qui servira à armer la ville; formez-y des approvisionnements; faites faire tous les jours le coup de fusil avec les Anglais; placez deux fortes avant-gardes qui menacent l'une Rodrigo, l'autre Almeida; menacez les autres directions sur la frontière de Portugal; envoyez des partis qui ravagent quelques villages. Enfin employez tout ce qui peut tenir l'ennemi sur le qui-vive; faites réparer les routes d'Oporto et d'Almeida; tenez votre armée vers Toro, Benavente; la province d'Avila a même de bonnes parties où l'on trouvera des ressources.

«Dans cette situation, qui est aussi simple que formidable, vous reposez vos troupes, vous formez des magasins, et avec de simples démonstrations bien combinées, qui mettent vos avant-postes à même de tirer journellement des coups de fusil avec l'ennemi, vous aurez barre sur les Anglais qui ne pourront vous observer. Vous devez tous les jours faire faire des prisonniers par vos avant-gardes, et sur toutes les directions qui menacent l'ennemi. C'est le moyen d'avoir de ses nouvelles, il n'en est pas d'autre efficace.

«L'Empereur me prescrit de donner l'ordre au duc de Dalmatie d'avoir toujours un corps de vingt mille hommes avec vingt bouches à feu, composé de ses meilleures troupes, soit sur Merida pour faire le coup de fusil, soit avec le corps du général Hill et le contenir sur la rive gauche du Tage, soit sur Badajoz en se portant sur l'Alentejo et l'obligeant ainsi à se rapprocher d'Elvas.

«Cette opération est d'autant plus importante, que, si elle n'avait pas lieu, le général Hill pourrait se réunir à lord Wellington pour vous attaquer. Il serait insensé de penser que jamais lord Wellington pût rappeler la division Hill, tant que le duc de Dalmatie fera des démonstrations. Lord Wellington ne peut donc vous attaquer qu'avec son corps, et, s'il marchait vers vous, vous réuniriez sept divisions à Salamanque avec toute votre cavalerie et votre artillerie. Cela vous ferait cinquante mille hommes. Je dis entre vous sept divisions, car il ne faut jamais compter sur celle des Asturies. Alors cette division recevrait l'ordre de marcher en avant pour menacer la Galice et contenir le corps espagnol qui est de ce côté. Appuyé à Salamanque, ayant autant d'artillerie et de munitions que vous voudrez, votre armée, forte de cinquante mille hommes, est inattaquable. Le général Hill fût-il même réuni à Wellington, elle serait inattaquable, non pas pour trente mille Anglais, qui au fond sont le total de ce que les Anglais ont en Portugal, sans y comprendre les Portugais, mais pour soixante-dix mille Anglais. Un camp choisi, une retraite assurée sur les places, des canons et munitions en quantité, sont un avantage que vous savez trop bien apprécier.

«Cependant, tandis que vous observerez, je suppose que Hill ait joint l'armée anglaise et que lord Wellington soit beaucoup plus fort qu'il ne l'est; dans ce cas, l'armée du nord de l'Espagne avec sa cavalerie et deux divisions viendrait à vous; vous vous renforceriez tous les jours, et la victoire serait assurée. Mais, une fois la résolution prise, il faut la tenir, il n'y a plus ni si ni mais. Il faut choisir votre position sous Salamanque, être vainqueur ou périr avec l'armée française, au champ de bataille que vous aurez choisi. Comme vous êtes le plus fort, et qu'il est important d'avoir l'initiative, évitez de faire des travaux de camp retranché qui n'appartiennent qu'à la défensive et avertiraient l'ennemi. Il suffira de reconnaître les emplacements et de travailler à force à la place. Si on prend un système de fortifications serré, et qu'on n'admette pas trop de développement, en six semaines on peut avoir une bonne place qui mette votre quartier général, vos magasins et vos hôpitaux à l'abri de toute entreprise de l'ennemi, et qui puisse servir de point d'appui à votre corps d'armée pour recevoir bataille, ou de point de départ pour marcher sur Rodrigo et Almeida quand le temps en sera venu.

«Je vous ai dit que vous ne deviez compter que sur sept divisions. La division Bonnet doit retourner sur-le-champ dans les Asturies. Soit que vous considériez la conservation de toutes les provinces du Nord, sait que vous considériez un mouvement de retraite, les Asturies sont nécessaires. Elles assurent la possession des montagne. Sans elles ni Salamanque, ni Burgos, ni même Vitoria, ne sont tenables, si après une bataille perdue il fallait évacuer. La division des Asturies ne devrait pas même alors être rappelée à vous. Mais, se repliant avec ordre sur votre droite, elle appuierait votre retraite, et, lorsque vous seriez à Burgos, elle serait à Reynosa pour vous couvrir de ce côté. Sans quoi, favorisé par des débarquements sur tous les points de la côte, l'ennemi, dès le commencement de votre retraite, vous tirerait des coups de fusil sur Montdragon et Vitoria; d'ailleurs, vous n'avez pas seulement à lutter contre lord Wellington. Vous avez à contenir aussi le corps ennemi qui est en Galice, et, au moment où vous marchez sur l'ennemi, la division touchant les Asturies contiendra la Galice et épargnera la présence d'une division à Astorga.