Il revient de nouveau à cette offensive de comédie, et dit: «Si Wellington se dirige sur Badajoz, laissez-le aller; marchez sur Almeida, poussez des partis en Portugal.» J'ai répondu déjà à ces projets; mais l'obstination toujours croissante de Napoléon me décida enfin à me soumettre à ses ordres. Le résultat de mon obéissance confirma tous mes raisonnements et justifia mes prévisions.

Enfin, plus bas, il dit encore: «En ne songeant qu'à l'armée du Midi, qui n'a pas besoin de vous, puisqu'elle est forte de quatre-vingt mille hommes des meilleures troupes de l'Europe; en ayant des sollicitudes pour les pays qui ne sont pas sous votre commandement, un combat [6] que vous éprouveriez serait une calamité qui se ferait sentir dans toute l'Espagne; un échec de l'armée du Midi la conduirait sur Madrid ou sur Valence, et ne serait pas de même nature (voyez p. 330).»

[Note 6: ] [(retour) ] Il veut dire sans doute une défaite. (Note du duc de Raguse.)

C'était précisément pour conserver et augmenter les moyens de l'armée de Portugal que je ne voulais pas les user dans une offensive puérile et qui ne pouvait avoir aucun résultat utile; et la position sur le Tage, en liaison avec l'armée du Midi, en contenant Wellington, suspendait les opérations pendant un temps illimité et remplissait jusqu'à la récolte un but important. Puisque Napoléon comprenait autrement l'importance de mon rôle, il fallait alors me donner les moyens de le remplir; mais on doit remarquer avec étonnement le changement, survenu dans son langage. Lorsqu'il y avait dix mille hommes de plus à l'armée du Midi, et que l'armée du Nord avait quinze mille hommes de la garde et possédait Rodrigo; quand, en outre, l'armée de Portugal était dans la vallée du Tage, Napoléon tremblait pour Badajoz (voyez la correspondance de 1811); et c'est quand cette vallée est dégarnie, quand l'armée de Midi est affaiblie, qu'il prétend que cette armée n'a pas besoin de secours, et qu'en m'occupant d'elle je fais une chose qui ne me regarde pas.

«Un dernier mot sur la question de l'occupation des Asturies, sur laquelle revient sans cesse Napoléon, véritable idée fixe qui s'est emparée de lui. Sans doute une longue base d'opération est nécessaire pour qu'une armée soit en sûreté; mais d'abord le principe n'est pas applicable aux circonstances de la guerre d'Espagne. Ce ne sont pas des corps d'armée qui peuvent ici se porter sur les communications, ce sont des insurgés, des bandes que le pays produit et que le sol traversé par la route recrute, entretient et nourrit. Plus le pays qui n'est pas occupé est étendu, et plus les bandes y sont nombreuses, sans doute; mais cependant l'occupation extrême protége moins utilement les communications que celle qui est plus restreinte, surtout si les corps qui en sont chargés peuvent se mouvoir avec plus de facilité. Or les Asturies, situées sur le revers septentrional des montagnes, forment un bassin enfoncé qui est séparé du royaume de Léon par des défilés très difficiles, et les troupes placées sur le plateau, à l'entrée de ces défilés, pouvant parcourir la plaine, sont mille fois plus utiles que celles qui, jetées à l'extrémité, en sont séparées et sont réduites à occuper quelques villes; elles protégent plus utilement et concourent d'une manière plus efficace aux opérations principales.

Ici encore, Napoléon revient à ses rêves d'offensive, devenus une monomanie de son esprit, un caprice de son imagination, et il dit qu'une division française, placée dans les Asturies, menacerait la Galice. D'abord, que signifie cette prétention constante d'offensive quand on n'a pas le nombre de troupes nécessaires pour occuper convenablement et avec fruit le pays conquis? Alors une augmentation de territoire est, au contraire, une cause de faiblesse de plus, et puis je nie que la bonne offensive doive partir des Asturies; elle doit évidemment venir de la province de Léon; il vaut mieux descendre du plateau, pour arriver sur les bords de la mer et suivre le cours des eaux, que de franchir autant de bassins et de contre-forts qu'il y a de ruisseaux. L'occupation des Asturies n'avait donc aucun avantage, mais renfermait des inconvénients graves; elle isolait complétement du reste de l'Espagne les troupes qui s'y trouvaient, et le général Bonnet, qui commandait la division qui y a été envoyée, officier capable et distingué, l'avait si bien senti, que, craignant de ne pas pouvoir en sortir avec facilité quand les circonstances le demanderaient, il les évacua de lui-même et prit position à la tête des défilés d'Aguilar del Campo, certain de remplir ainsi le double but de contenir la population et de pouvoir se réunir facilement à l'armée quand le moment serait arrivé. Cette sage disposition le mit à même, en effet, de me rejoindre aussitôt qu'il fut appelé.

Blessé par la dureté de la correspondance qu'on a lue et pressé par des ordres aussi impérieux, je me décidai, à mon grand regret, à exécuter aussi promptement que possible le mouvement qui m'était prescrit, et on en a vu le récit dans le texte de mes Mémoires; j'en avais prévu les effets et j'eus la douleur d'avoir raison; la prise de Badajoz en fut la conséquence, comme celle de Rodrigo avait été celle de mon détachement sur Valence; et, comme ces deux opérations avaient été faites par des ordres précis de Napoléon, ordres qu'il réitérait sans cesse et qu'il n'y avait plus moyen d'éluder, a lui seul doit en être attribué le malheur.

Cependant je me reproche encore aujourd'hui, après trente-deux ans, au moment où je revois ces Mémoires, d'avoir obéi. J'aurais dû résister encore et quitter violemment le commandement, puisque je n'avais pas pu obtenir de m'en démettre (voir ma correspondance), plutôt que d'exécuter un mouvement qui était en opposition avec mes convictions intimes, et d'autant plus, que, plus d'une fois, en réfléchissant à la bizarrerie des ordres que je recevais, au refus de comprendre des rapports auxquels il n'y avait pas de réplique, les confidences du duc Decrès de 1809 sont revenues à ma mémoire et à mon esprit.
Le maréchal duc de Raguse.

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 18 février 1812.