Il faut le répéter, l'armée ne pouvait vivre que dans des cantonnements étendus; on diminuait la ration du soldat momentanément afin de créer une réserve, et, quand les ressources de ces cantonnements étaient épuisées, il fallait changer de place et opérer absolument comme un berger qui change son troupeau de pâturage quand il a dévoré l'espace qu'il a parcouru pendant quelque temps.

On ne pouvait donc jamais tenir l'armée rassemblée que pendant très-peu de jours, et il était sage de conserver des ressources créées aussi péniblement pour le moment où il faudrait combattre, soit en marchant à l'ennemi, soit en l'attendant en position. Mais quinze jours sont bientôt écoulés, et, si on a consommé dans une simple démonstration ce qu'on ne peut remplacer qu'avec beaucoup de peine et de temps, on n'est plus en mesure de se tenir réuni quand des opérations réelles doivent commencer.

Napoléon imagine que le duc de Wellington suppose que je vais faire le siége de Rodrigo, et cette pensée est un rêve qui le flatte. Le duc de Wellington connaissait comme moi-même notre misère, notre pénurie en toute chose, notre absence complète de moyens en matériel et notre infériorité en personnel: il ne pouvait donc nullement nous croire disposés à prendre l'offensive. Il n'en était pas de même pour la défensive; il savait que les troupes, placées d'une manière systématique pour vivre pendant un temps illimité, pouvaient se rassembler promptement pour combattre et pour se combiner: mon système, basé sur un calcul raisonnable, lui inspirait une circonspection fondée. Il était clair qu'il en voulait à Badajoz: il était certain que le maréchal Soult ne pouvait pas lutter seul contre lui, et que mon concours était indispensable à l'armée du Midi; mais il était évident que mes moyens ne correspondaient nullement à une offensive véritable. Il n'y avait donc qu'une seule chose à faire avec fruit, une seule chose exécutable: c'était de placer la majeure partie de mes troupes à portée de l'armée du Midi pour me réunir à elle et livrer bataille aux Anglais aussitôt qu'ils entreprendraient le siége de Badajoz. Je pouvais passer ainsi tout le temps qui nous séparait de l'époque de la récolte et tenir sans plus de frais Wellington en échec pendant toute la campagne. Tant que j'ai suivi ce système. Wellington est resté tranquille; mais, au moment même où j'en ai changé, il est entré en opération et s'est mis en mesure de commencer bientôt le siége de Badajoz.

Toute cette jonglerie d'offensive impuissante ne devait aboutir qu'à épuiser et fatiguer les troupes, et à user le peu de moyens que la raison m'avait commandé de conserver prudemment pour un meilleur emploi.

Napoléon ordonne de placer deux fortes avant-gardes qui menacent Rodrigo et Almeida, et de faire le coup de fusil chaque jour avec les Anglais, dont je suis séparé par une rivière et par un espace de vingt lieues d'un désert parcouru sans cesse par de nombreuses guérillas dont le nombre s'élevait quelquefois à trois ou quatre mille hommes, et pouvaient au besoin être soutenues par la nombreuse cavalerie anglaise, dont la force était de six mille chevaux, tandis que l'armée de Portugal possédait à peine une chétive cavalerie de deux mille hommes! On veut que je menace les autres directions du Portugal, que je fasse réparer les routes de Porto et d'Almeida; mais auparavant, sans doute, il faut occuper une partie du Portugal. Mais tout cela est insensé, tout cela a le cachet d'un plan de campagne fait dans un accès de fièvre chaude!

Voyons maintenant les combinaisons qu'il applique au personnel: elles sont dignes des premières. Il n'était pas possible d'exister en Espagne sans l'occupation d'un grand espace du pays; on le sait, l'action du pouvoir disparaissait au moment où les baïonnettes s'éloignaient: on ne pouvait communiquer qu'avec des escortes, et une grande partie des armées d'Espagne était consacrée à cet usage. L'armée ne pouvait communiquer avec la France, avec Madrid, avec Séville, que sous la protection de ce réseau immense qui accablait les armées de fatigue et ruinait les troupes.

L'armée de Portugal avait nécessairement son contingent à fournir pour supporter ce fardeau commun. Eh bien, les évaluations de mes forces étaient faites avec tant de bonne foi, que Napoléon établit, pour le cas d'un mouvement de Wellington, qu'en livrant bataille à Salamanque et réunissant sept divisions j'aurai cinquante mille hommes à lui opposer, et il se retrouve que, lorsque j'étais dans la nécessité, trois mois plus tard, de réunir tous mes moyens, et avec huit divisions, après avoir levé toutes les communications, afin de ne laisser personne en arrière, je n'ai pas pu arriver à avoir quarante mille hommes pour combattre.

Maintenant tous les faits passés se confondent dans l'esprit de Napoléon. Il dit: «Si, après avoir rejeté Wellington en Portugal (cela ne peut s'entendre que de l'opération combinée exécutée au mois de septembre), vous fussiez resté dans la province de Salamanque, Wellington n'aurait pas bougé, et c'est quand vous vous êtes porté sans raison sur le Tage qu'il a vu qu'il n'avait plus rien à craindre.»

Mais alors Salamanque avait été donné à l'armée du Nord; mais je devais me nourrir par la province de Tolède, et le détachement de seize mille hommes sur Valence a été ordonné par Napoléon le 21 novembre. A qui donc la faute? à qui revient le blâme? qui en est le coupable? Ce n'est pas moi sans doute, qui n'ai fait qu'exécuter des ordres précis et impératifs.

Plus loin, il dit, en parlant du siége de Rodrigo (voyez p. 331): «Si, du 17 au 18, avec les trente mille hommes que vous aviez sous la main, vous aviez marché à tire-d'aile sans livrer bataille, mais faisant mine de le vouloir, l'ennemi, déconcerté par votre arrivée, était résolu à lever le siége de Rodrigo. Qui vous empêchait, en effet, de vous porter avec vingt-cinq mille hommes entre Salamanque et Rodrigo?» La réponse est simple et facile: c'est le 13 seulement que j'ai reçu à Avila, par un officier expédié de Salamanque par le général Thiébault, la nouvelle de l'entrée en campagne des Anglais et leur passage de l'Aguada le 10. Quelle qu'eût été la diligence de mes dispositions, ma promptitude à diriger toutes mes colonnes en mouvement sur Fuente-El-Sauco, en arrière de Salamanque, elles ne pouvaient y arriver que du 26 au 27. Je ne pouvais donc pas me porter à moitié chemin de Salamanque et Rodrigo le 17 ou le 18.