«L'Empereur pense que le général Montbrun est arrivé et que vous avez enfin réuni votre armée.
«La prise de Valence a beaucoup fortifié l'armée du Midi, et il faut que vous supposiez les Anglais fous pour les croire capables de marcher sur Rodrigo en vous laissant arriver à Lisbonne avant eux. Ils iront dans le Midi si par des dispositions mal calculées vous détachez deux ou trois divisions sur le Tage, puisque par là vous les rassurez et leur dites que vous ne voulez rien faire contre eux, et respectez l'opinion de la défensive et de leur initiative.
«Je vous le répète donc: l'intention de l'Empereur est que vous ne quittiez pas Salamanque, que vous fassiez réoccuper les Asturies, que votre armée s'appuie sur la position de Salamanque et que vous menaciez les Anglais.
OBSERVATIONS DU DUC DE RAGUSE SUR LA CORRESPONDANCE
DE NAPOLÉON EN FÉVRIER.
Les erreurs et les aberrations dont les lettres précédentes sont remplies prennent maintenant un caractère encore plus prononcé, et les instructions que renferment celles-ci, ayant pour base des faits complétement inexacts et une nature de choses que l'imagination seule avait créée, conduisent à chaque moment à des conclusions insensées. Si les points de départ étaient vrais, tout serait juste: comme ils sont faux, tout est absurde et finit par amener la confusion des idées par la confusion des faits.
Par la lettre du 11 février, l'Empereur ordonne de rassembler l'armée à Salamanque et de prendre une attitude offensive. Mais une réunion des troupes exige des magasins, et je n'avais aucun moyen d'en former. L'Empereur avait reconnu, par la lettre du 15 décembre, que l'état des subsistances ne permettait pas de prendre l'offensive avant la récolte prochaine, or une attitude offensive, qui suppose une réunion prolongée dans un lieu déterminé, exige encore plus de moyens en subsistances qu'une offensive réelle qui porte une armée bientôt dans de nouveaux pays. Toute chose dans ce genre était donc impraticable.
Une lettre de la même date exprime le regret que, avec la division Souham et les trois autres divisions que j'avais réunies, je ne me sois pas porté sur Salamanque; cela eût pu, ajoute-t-on, être utile à Rodrigo: on oublie que cette place était tombée en huit jours, et dix jours avant la réunion possible des premières troupes, qui de toutes parts étaient en marche; et, en outre, on oublie également que près de la moitié des troupes rassemblées se composait des corps de la garde qui avaient ordre de rentrer en France, et des troupes de l'armée du Nord, que j'avais la nécessité de remplacer dans les postes de communication qu'elles avaient évacués. On parle de reprendre cette place quand ou sait bien que je n'ai ni grosse artillerie ni vivres pour nourrir l'année réunie; au défaut de cette opération, on propose une incursion en Portugal, quand le pays qui m'en sépare n'est qu'un désert de vingt lieues sans la moindre ressource, n'offre pas encore même de l'herbe pour nourrir les chevaux.
Mais la lettre du 18, qui renferme des instructions détaillées précises et à peu près impératives, rassemble toutes les aberrations imaginables.
Napoléon ne change point la base de ses raisonnements, il suppose vrai tout ce qu'il voudrait trouver existant.
Il établit que j'ai la supériorité sur l'ennemi quand je ne peux pas lui opposer une force égale aux deux tiers des siennes, et encore ces forces ne peuvent être réunies que pour un court espace de temps, c'est-à-dire pour celui où elles consomment les approvisionnements qu'elles ont rassemblés avec peine et que les soldats portent sur leur dos.