«Monseigneur, je reçois les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 11 février; plus je les ai méditées, plus je me suis convaincu que, si Sa Majesté était sur les lieux, elle envisagerait la position de son année de Portugal d'une tout autre manière. Votre Altesse me dit que j'aurais dû concentrer mes troupes à Salamanque, mais elle oublie que précédemment les ordres de l'Empereur étaient d'avoir trois divisions au delà des montagnes. Si je concentrais l'armée à Salamanque, elle ne pourrait y vivre quinze jours; et bientôt un désert semblable à celui qui sépare Rodrigo de Salamanque séparerait Salamanque de Valladolid, ce qui rendrait pour l'avenir bien pire la situation de l'armée. L'Empereur veut que je fasse des mouvements offensifs sur Rodrigo; mais Sa Majesté ignore donc que le plus léger mouvement ici cause une perte énorme de moyens, et spécialement de chevaux, équivalente à cette qui résulterait d'une bataille; de manière qu'il faut restreindre ses mouvements pour un objet déterminé et positif et qui promette des résultats. Si l'armée faisait un mouvement sur Rodrigo aujourd'hui, elle ne pourrait pas passer l'Aguada, parce que dans cette saison cette rivière n'est pas guéable. L'armée ne pourrait pas rester, faute de vivres, trois jours devant Rodrigo, et cette simple marche, qui n'aurait aucun résultat et n'aurait donné aucun change à l'ennemi, parce qu'il connaît bien l'impossibilité absolue où nous sommes de rien entreprendre, cette simple marche, dis-je, ferait perdre à l'armée cinq cents chevaux et la rendrait incapable de faire aucun mouvement pendant six semaines, parce qu'il faudrait qu'elle se dispersât jusqu'à vingt et vingt-cinq lieues pour aller former sa réserve de vivres, et qu'elle eût le temps de les rassembler et de les préparer. Au mois d'avril de l'année dernière, l'armée de Portugal a perdu presque tous ses chevaux d'artillerie et le plus grand nombre de ses chevaux de cavalerie, pour être restée entre la Coa et l'Aguada pendant six jours; et cependant la saison était plus avancée et le pays moins désert qu'aujourd'hui.
«Sa Majesté pense que je ne dois point envoyer mes troupes se perdre sur les derrières; mais n'ai-je pas dû relever sept mille hommes de la garde et les troupes de l'armée du Nord dans les postes qu'elles occupaient, postes qui ne peuvent être abandonnés sans bouleverser tout le pays et renoncer aux moyens de vivre.
«Votre Altesse me parle du siége de Rodrigo. Si je reçois des transports et un équipage de vivres, cette opération sera facile après la récolte; mais, avant et sans ces moyens, il est absolument impossible d'y songer. Votre Altesse me dit qu'il est de mon honneur de faire tout ce qui sera utile au service de l'Empereur; mais je n'ai point ici de torts à me reprocher; car, certes, les causes de la perte de Rodrigo me sont tout à fait étrangères. Si les circonstances eussent mis plus tôt cette frontière sous mes ordres, je crois pouvoir le dire avec fondement, Rodrigo serait encore à nous.
«Votre Altesse me dit que, si l'armée était réunie à Salamanque, les Anglais seraient fous de se porter en Estramadure, en me laissant derrière eux et maître d'aller à Lisbonne; mais cette combinaison, ils l'ont faite au mois de mai dernier, quoique toute l'armée fut à peu de distance de Salamanque, quoique l'armée du Nord fût double de ce qu'elle est aujourd'hui, quoique la saison, plus avancée, pût permettre de faire vivre les chevaux, et que nous fussions maîtres de Rodrigo. Ils n'ont pas cru possible alors que nous entreprissions cette opération, et ils ont eu raison. L'imagineraient-ils aujourd'hui, que toutes les circonstances que je viens d'énoncer sont contraires, et qu'ils connaissent la grande quantité de troupes qui est rentrée en France.
«L'ennemi avait si bien le projet de faire depuis longtemps le siége de Badajoz, que, depuis près de quatre mois, il a établi de grands magasins à Campo-Maior, et j'en ai rendu compte à Votre Altesse. Il n'a cessé de les augmenter depuis. Il était tellement résolu à faire un détachement après la prise de Rodrigo, que, quoiqu'il sût très-bien que j'étais en pleine marche avec l'armée pour me rendre sur la Tormès, et de là sur l'Aguada, il a fait partir deux divisions le surlendemain de l'occupation de Rodrigo.
«L'armée de Portugal, dans l'état actuel des choses, n'ayant pas même un ennemi devant elle, ne pourrait pas dépasser la Coa, et les forces que lord Wellington y a laissées sont plus que suffisantes pour mettre à l'abri de tous événements les villages les plus avancés du Portugal. En conséquence, aucun mouvement de ce côté ne remplirait l'objet de sauver Badajoz. Il n'y a que des dispositions qui donnent une action immédiate sur cette place qui puissent en imposer à l'ennemi et faire espérer d'atteindre le but proposé.
«L'Empereur, à ce qu'il me paraît, compte pour rien les difficultés de vivre. Ces difficultés font tout; et, si elles eussent cessé par la formation de magasins, tout ce que pourrait ordonner l'Empereur serait exécuté avec ponctualité et facilité. Mais nous sommes loin de là, et je n'ai rien à me reprocher à cet égard. Je ne commandais pas ici il y a trois mois. J'ai voulu faire des magasins dans la vallée du Tage, et, à cet effet, j'ai demandé un territoire étendu, fertile et à portée, avec des moyens de transport. Le territoire m'a été refusé, et les moyens de transport, accordés et longtemps attendus, ont reçu, à ce qu'il paraît, une autre destination.
«J'arrive dans le Nord au mois de janvier, et je ne trouve pas un grain de blé on magasin, pas un sou dans les caisses, des dettes partout, et, résultat infaillible du système absurde d'administration qui a été adopté, une disette réelle ou factice dont il est difficile de se faire une juste idée. On n'obtient dans les cantonnements des subsistances journalières que les armes à la main; il y a loin de là à la formation de magasins qui permettant de faire mouvoir l'année.
«Nous ne sommes pas à deux de jeu dans l'espèce de guerre que nous faisons ici avec les Anglais; l'armée anglaise est toujours réunie et disponible, parce qu'elle a beaucoup d'argent et beaucoup de transports. Sept à huit mille mulets sont employés pour le transport de ses subsistances. Le foin que toute la cavalerie anglaise mange, sur les bords de la Coa et de l'Aguada vient d'Angleterre. Que Sa Majesté juge, d'après cela, quel rapport il y a entre nos moyens et les leurs, nous qui n'avons pas un magasin qui renferme quatre jours de vivres pour l'année, et aucuns moyens de transport, nous qui ne pouvons pas envoyer une réquisition avec fruit au plus misérable village sans faire un détachement de deux cents hommes, et qui sommes obligés de nous éparpiller a des distances énormes et d'être constamment en course pour subsister.
«Quelque faibles que soient les garnisons des villes, on ne peut exprimer quelle difficulté il y a à les pourvoir de subsistances. Ainsi, quelque effort que j'aie fait, Valladolid ne renferme pas pour cinq jours de vivres.