Le lendemain de mon retour à Dresde, je me rendis à Freyberg, muni d'une lettre de M. de Reschard, ministre du roi, pour M. de Visleben, directeur. Celui-ci chargea M. Reich, professeur de physique, homme très-distingué et d'une grande complaisance, de me faire voir tout ce qui pouvait m'intéresser. L'École de Freyberg est célèbre dans toute l'Europe. Soixante élèves, dont le plus grand nombre vient de l'étranger, en suivent l'enseignement. Elle a formé plusieurs minéralogistes illustres. M. Alexandre de Humboldt en est sorti. Je visitai la collection complète des minéraux que l'École possède, et j'allai voir ensuite l'usine consacrée à l'amalgame qui se fait de la manière la plus avantageuse et la plus parfaite.
L'opération s'exécute ainsi: les minerais réunis sont cassés en petits morceaux. Après avoir eu soin de mêler les plus riches avec les plus pauvres pour avoir des produits uniformes, on les place dans des fourneaux à griller, en les mélangeant avec dix pour cent de sel commun. On les remue constamment, et on les soumet, pendant un temps déterminé, à l'action d'un feu vif. Les parties sulfureuses du minerai brûlent, et il se forme du sulfate de soude et du chlorure d'argent. Refroidi et le minerai grillé, on le porte au moulin pour le réduire en poudre impalpable. On place cent livres de ce minerai dans le fourneau, et, en y ajoutant cinq livres de plomb, il se forme un métal binaire, plomb et argent. Il y a saturation quand six onces d'argent sont renfermées dans trente-deux onces de plomb fondu. Cette opération se renouvelle sur les scories qui renferment encore de l'argent, et elles sont mises dans le fourneau pour enrichir le minerai. On fait ensuite de l'oxyde de plomb, et on retire au fur et à mesure la peau qui se forme à la surface des métaux en fusion dans les chaudières. On accélère cette oxydation au moyen de soufflets dont le vent est dirigé sur la surface. Le plomb ainsi enlevé, l'argent reste au fond; mais, à la première fois, il n'est pas pur, et l'opération est recommencée sur des quantités moindres.
Le produit annuel des mines de Freyberg est de dix mille quintaux de plomb et de soixante mille marcs d'argent. Cinq mille ouvriers mâles vivent du produit de ce travail. Les mines appartiennent à divers particuliers, et la propriété est divisée en actions. Il y a dans cette usine une pompe à incendie d'une force extraordinaire. Elle lance l'eau à une très-grande distance par un tube de six pouces de diamètre. Quatre pompes réunissent leur action, et l'eau cède à une pression de sept atmosphères. Nous sommes descendus ensuite dans les galeries où se fait l'exploitation. Il y en a cinq, placées les unes au-dessous des autres. Des pompes amènent au-dessus de la galerie d'écoulement les eaux de la partie la plus basse, et, du point d'où elles retombent sur le moteur, elles contribuent à le faire marcher au moyen d'un supplément de forces et d'un courant intérieur, qui sert constamment à cet usage.
Le lendemain, j'allai voir une mine de la même espèce, mais qui renferme un appareil qui était nouveau pour moi, une turbine de la force de trois chevaux et demi. La chute qui la fait mouvoir est de trois pieds; la quantité d'eau est de huit cents pieds cubes par minute: dans ces conditions, une roue ordinaire ne donnerait qu'une force de deux chevaux. Cependant cette ingénieuse machine n'est utile que dans des circonstances données. Avec une très-grande chute et peu d'eau, ou avec très-peu de chute et beaucoup d'eau, elle est avantageuse; mais, avec des éléments de moyenne force, les roues ordinaires donnent des produits plus grands. Cette turbine mettait en mouvement une machine soufflante de nouvelle invention, et composée d'un cylindre en fer battu de neuf pieds de diamètre. Une vis d'Archimède inclinée sous un angle déterminé, et le gros bout en bas, est enfoncée aux deux tiers de son diamètre dans l'eau, et celle-ci, poussant l'air qui entre à chaque tour, produit un courant régulier avec une pression de trente pouces d'eau.
Je fis à Freyberg une rencontre agréable: j'y trouvai un célèbre voyageur, Russe de naissance, M. Tchikatchoff, qui a parcouru deux fois l'Amérique dans sa longueur, en passant plusieurs fois du versant de l'Atlantique dans celui de la mer Pacifique, et réciproquement. Il se disposait à continuer ses explorations et avait passé l'hiver à Berlin, occupé à compléter son instruction pour rendre ses observations plus utiles. Il comptait se mettre en route l'année suivante pour le Caucase, et de là sur le plateau de la Tartarie, enfin gravir les pics les plus élevés de la chaîne du Thibet, voyage que M. de Humboldt avait rêvé, auquel il s'était pendant longtemps préparé, mais qu'il n'a pu exécuter et que l'intérêt des sciences réclame encore aujourd'hui.
Je quittai Dresde le 26 août, pour revenir en Bohême et visiter le nord de cette province en rentrant par Zittau. Je devais ainsi passer à Bautzen et revoir nos champs de bataille des 21 et 22 mai 1813: c'était réveiller encore quelques bons souvenirs. Je passai plusieurs heures à les parcourir, et puis je m'arrêtai à Hochkirch, où Frédéric éprouva un grand revers, dont son ennemi, le maréchal Daun, ne sut pas profiter. L'armée prussienne était mal postée. Elle occupait une mauvaise position en face et à portée de l'armée autrichienne. Elle fut surprise et battue; elle perdit deux cents pièces de canon; mais, chose presque incroyable! elle ne fut pas mise en déroute, se retira à deux lieues et prit position sur la Sprée, où Daun la laissa tranquille, tant l'empire qu'exerçait sur son esprit le génie de Frédéric était puissant! Cet événement m'a toujours paru un des faits les plus curieux de l'histoire de cette guerre si féconde en miracles.
En approchant de Löbau, le pays est charmant, bien cultivé, et il s'embellit encore après avoir passé cette petite ville. Je visitai l'établissement morave, d'une ravissante beauté, et où la prospérité, le bien-être et la richesse se montrent de toutes parts. Un millier de personnes composent cette colonie, fondée, il y a environ cent ans, par un comte de Zizendorff. Dans le principe, elle ne rassemblait qu'une vingtaine d'individus. Sa principale industrie est celle des toiles; elle en vend pour cinq cent soixante mille écus par an, ce qui donne à cette population un bénéfice de sept à huit cent mille francs.
Après avoir couché à Zittau, je me rendis à Friedland, chef-lieu du duché érigé en l'honneur et au profit de Waldstein par Ferdinand, qui le lui retira au bout de deux ans, en lui ôtant en même temps la vie.
Le château de Friedland, forteresse de l'époque, construit avec soin par le chevalier Berka, est élevé sur un rocher de basalte et soumis au commandement d'une tour de vingt-six toises de hauteur, qui en forme le donjon. Il est dans une situation pittoresque, mais il n'est guère habitable aujourd'hui. Sa dimension n'a rien d'extraordinaire. La chapelle renferme un monument élevé en l'honneur du feld-maréchal baron de Boedern, qui se distingua dans la guerre contre les Turcs, et mourut en 1600. Cette terre appartient aujourd'hui à la famille de Clam-Gallas, héritière du général Gallas, à qui Ferdinand la donna après la mort de Waldstein et la confiscation de ses biens. Le château de Friedland fut attaqué, mais sans succès, par les Hussites, en 1428 et 1433. Dans la guerre de Trente-Ans, il servit de poste militaire, tantôt aux Suédois, tantôt aux Impériaux. Il ne renferme rien d'intéressant aujourd'hui, excepté le meilleur portrait connu de Waldstein. Une belle manufacture de draps existe à peu de distance du château.
De Friedland je me rendis, par un pays de montagnes assez âpres, à Reichenberg. Ici le paysage s'embellit beaucoup. Cette petite ville est le siége d'une industrie prodigieuse. Une foule de fabriques de draps, de filatures de coton et de toiles l'environne. Les fabriques font vivre une population de dix mille âmes. Ce canton donne l'idée d'une ruche d'abeilles par l'activité qu'on y remarque; il s'y fait des affaires pour des sommes fort grandes. Ce débouché pour pénétrer en Bohême est un des meilleurs, quoique moins ouvert que celui de Peterswald. On reste au milieu des montagnes pendant plus de dix lieues.