Le conservateur prétend que les petites armes à feu ont été inventées à Dresde, et il montre un pistolet sans bois, qu'il assure avoir été le premier fabriqué. Le feu y prend par une forte friction d'une verge dans un canal étroit. Les pistolets et les fusils à rouet étaient à peu près dans le même cas; un mouvement rapide du cylindre sur des lames d'acier produisait des étincelles. Une princesse de Saxe, fille d'Auguste le Fort, a laissé à ce musée une partie de sa toilette.

Il me restait à voir les statues et la collection des porcelaines, réunies dans un palais dit du Japon, belle maison, située sur le bord de l'Elbe à Neustadt. Elle renferme quatre cents statues ou bustes, presque tous antiques. Ces divers objets ont été achetés fort anciennement et se composent d'abord d'une collection d'un premier cardinal Albani et d'une autre venant d'un cardinal Pignatelli. On me l'avait beaucoup trop dépréciée. J'y trouvai des choses fort belles, à mon avis au moins, mêlées avec un assez grand nombre de médiocrités. J'admirai particulièrement un groupe composé d'un hermaphrodite et d'un satyre; ils luttent ensemble, et l'hermaphrodite renverse le satyre: l'expression est vraie et énergique. Une statue rappelant la Vénus de Médicis et lui ressemblant à s'y méprendre, sauf les restaurations considérables dont elle a été l'objet, me plut beaucoup. Des bustes des empereurs Marc-Aurèle, Antonin le Pieux, Lucius, une belle statue d'un faune dans l'attitude de verser à boire; de beaux bas-reliefs en bronze, des statues trouvées à Herculanum, les premières, dit-on, qui furent déterrées, ou pour mieux dire enlevées du bloc de lave qui couvre cette ville, complètent cette collection que, malgré son peu de réputation, j'ai eu un grand plaisir à visiter.

Je descendis pour voir les porcelaines placées dans la partie inférieure des bâtiments. On connaît la richesse, la variété et le nombre extraordinaire des pièces qui la composent. On trouve d'abord des porcelaines de la Chine et du Japon. Leur célébrité est résultée de ce qu'elles étaient anciennement les seules au monde. Elle est devenue ensuite un effet de caprice; car, comme objet d'industrie et avec les conditions mises à la bonne porcelaine, elles sont inférieures à tout ce qui se fabrique en Europe; mais les formes et la peinture sont remarquablement belles. Les plus admirables au monde sont celles de Saxe, dont la pâte est la plus fine et la plus douce. Viennent ensuite celles de Vienne et de Sèvres, qui sont aussi très-bonnes, et enfin arrivent celles d'Angleterre, qui ne sont guère que du verre et ne peuvent être comparées à aucune des autres.

La fabrique de Saxe est la plus ancienne de l'Europe. Elle fut établie à Dresde, en 1704, par Frédéric Becker, né en 1652, et peu après, en 1710, transportée à Meissen, où elle est restée depuis. D'abord on fit de la porcelaine rouge mat, et non vernie; ensuite de la porcelaine polie et vernie. En 1726, elle avait acquis sa perfection. En 1763, on inventa le biscuit, où le quartz est en plus grande quantité. Depuis cette époque, ce travail est resté constamment le même. On m'a montré la collection des roses bleues, achetées au roi de Prusse par Auguste, pour une compagnie de grenadiers. J'ai vu aussi de la porcelaine de la Chine du dixième siècle, semblable à celle d'aujourd'hui. Elle est d'un vert clair et faite au moule; les fleurs peintes ont un léger relief. J'ai appris en cette circonstance que jamais les Japonais n'emploient plus de deux couleurs pour peindre leur porcelaine: le rouge et le bleu, sans compter le blanc, qui est la couleur naturelle de la pâte. Ainsi, quand le vert, le jaune, le violet, se trouvent sur un vase venu de ce pays lointain, on peut être sûr qu'il est de fabrique chinoise.

Je ne voulais pas quitter Dresde sans parcourir les environs, et il me restait à visiter la Suisse saxonne et les établissements de Freyberg, si célèbre par son école et par les mines de cuivre et d'argent qui s'exploitent dans ces contrées par les meilleurs procédés connus.

On appelle Suisse saxonne le pays situé sur la rive droite de l'Elbe et s'étendant jusqu'à la frontière de la Bohême. Malgré sa physionomie pittoresque, ce nom est fort mal choisi, car on n'y trouve rien qui ressemble à la Suisse. Celle-ci se compose de chaînes de montagnes, et ici il n'y en a pas trace. Un plateau élevé constitue ce pays, et ce plateau, déchiré par les eaux, coupé dans différentes directions, présente de jolies vallées prises dans l'épaisseur du plateau, et non pas résultant de lignes de montagnes superposées. Les vallées de ce pays ne sont que de larges et longs fossés creusés par la nature, qui donnent cours à de belles eaux. La succession des siècles en a couvert les pentes d'une belle végétation et de belles forêts.

En me rendant à la Suisse saxonne, je remontai la rive gauche pour visiter le camp célèbre de Pirna, dont parle Frédéric, et où l'armée saxonne se renferma au moment où la guerre de Sept-Ans éclata. Je ne comprends pas comment il a été regardé comme inexpugnable. Aujourd'hui une armée aussi inférieure que l'armée saxonne devant l'armée prussienne n'y serait pas en sûreté. Au surplus, Frédéric avait du temps devant lui. Il comptait faire entrer dans les rangs de son armée les prisonniers saxons qui allaient tomber entre ses mains. Il était donc sage à lui d'éviter de les combattre et de tuer ces hommes qui devaient le servir, en sacrifiant ses propres soldats. Il fit bien d'attendre le moment où la faim les forcerait à mettre bas les armes.

De Pirna je me rendis à Koenigstein, forteresse imprenable, mais dont l'importance me paraît médiocre. Au dessus du plateau, dont le commencement est le Sonnenstein, s'élève un rocher de trois cents pieds, autour duquel on a construit un rempart qui suit ses sinuosités et bouche quelques crevasses. La surface a une superficie de quinze à dix-huit arpents, couverte de bois et de jardins. En sacrifiant les arbres, on pourrait y cultiver assez de pommes de terre pour assurer la nourriture de la faible garnison de cinq cents hommes nécessaire à sa défense. Un puits de sept cents pieds de profondeur, creusé dans le rocher, assure la possession de l'eau nécessaire. Le but particulier de cette forteresse est de maîtriser le cours de l'Elbe; mais elle est si élevée, que, malgré quelques batteries basses, malgré la disposition des affûts qui permet de tirer sous un angle considérable, au-dessous de l'horizon, elle gênerait médiocrement la navigation pendant le jour, et n'y mettrait aucun obstacle pendant la nuit. Ce fort est un coffre-fort où l'on peut mettre en sûreté ses richesses et placer des approvisionnements pour une armée qui opère. En 1813, une garnison française l'occupait, mais il ne fut pas dans le cas de jouer un rôle important.

De Koenigstein, je me rendis à Schandau, situé sur la rive droite de l'Elbe, bourg placé au milieu de la Suisse saxonne. Je visitai la charmante vallée de la Kreuzbach, qui rappelle celle de la Haute-Autriche et le voisinage du Danube. Schandau renferme des eaux ferrugineuses d'un goût très-prononcé. Parti de cette petite ville pour parcourir le pays, je remontai la vallée du Potenbach jusqu'au lieu où la Sebuste se joint à lui. La vallée, jusque-là, est fraîche et charmante, d'une faible largeur; la rivière serpente au milieu des plus belles prairies, en coulant constamment à plein bord, tandis que les pentes des coteaux bien boisées servent de cadre au tableau qui se déroule à la vue. Arrivé sur le plateau, presque partout horizontal, on voit une belle culture. Après en avoir traversé une partie, on rentre dans des ravins boisés que l'on franchit au moyen de ponts, et je suis arrivé en vue de la petite ville de Hokenstein, de l'autre côté du Potenbach qui coule au pied de rochers escarpés. Dans ce lieu, le vallon est si étroit, qu'il n'y a aucun chemin, même aucun sentier sur les bords. Cette vue est imposante et très-belle. De là nous avons rétrogradé pour aller gagner la Bastei. Au village de Radwald, nous sommes descendus par un ravin qui communique avec le vallon, et au milieu duquel coule un petit ruisseau dont l'aspect varié présente toujours un riant tableau. Après avoir passé sous le rocher connu sous le nom de l'Agneau, parce qu'il en a la forme, et le Frederichstein, et le Rosenberg, et le Canapé, nous avons gravi le rocher, pour arriver au lieu connu par le nom de Bastei, où se trouve une auberge située à l'extrémité du rocher. Quelques saillies permettent de voir l'escarpement, et de découvrir l'Elbe qui coule à son pied. Ce coup d'oeil est magnifique et mérite sa réputation.

De la Bastei, nous sommes revenus à pied par la vallée d'Altwald, composée d'une crevasse entre les rochers. Après une heure de marche pour arriver à Altwald et ayant monté cent cinquante marches, nous nous sommes retrouvés sur le plateau, et près de notre voiture qui s'y était rendue par des chemins constamment d'une égale hauteur, en évitant les ravins et les tournant à leur naissance. De là on va voir le moulin de Lokmühle situé à cent cinquante marches au-dessus du plateau, et qu'un cours d'eau, puissant par sa masse et par sa pente, fait marcher. Cette rivière s'appelle la Verritz. Tel est l'ensemble de la physionomie du pays appelé la Suisse saxonne, très-mal nommé, ainsi que je l'ai déjà dit, mais offrant le spectacle d'un vaste et magnifique jardin anglais, et méritant la légère fatigue qu'on éprouve en le parcourant. De charmantes routes, au surplus, ont été exécutées pour en faciliter le parcours aux curieux et aux voyageurs. Le reste du chemin et le retour de Dresde s'effectuent par la vallée de l'Elbe. On passe à Pilnitz, et en peu d'heures on est de retour à Dresde, en traversant Neustadt.