L'impératrice resta deux jours seulement à Toeplitz; l'empereur, après avoir pris les bains, se mit en route, le 10 août, pour la rejoindre aux eaux de Kreis, en Bavière, où elle s'était rendue. Deux jours après, je quittai Toeplitz, où je n'avais plus rien à faire et j'entrepris un petit voyage en Saxe, pour y vivre encore de souvenirs; car telle est la seule nourriture morale et intellectuelle qu'il me soit permis de prendre avec plaisir aujourd'hui.
Je me rendis à Dresde, par Culm et Peterswald, lieux de si tristes souvenirs pour moi. À peine arrivé à Dresde, je courus revoir le champ de bataille célèbre où la fortune nous réservait ses dernières faveurs. Je reconnus avec facilité et avec un certain plaisir tous les lieux. Les événements se représentaient nettement à ma pensée. Jamais le point élevé d'où nous sommes tombés ne se montra ainsi à moi d'une manière plus éclatante. Une fois ce devoir rempli envers ma vie passée et les temps héroïques de ma jeunesse, je résolus de consacrer plusieurs jours à voir ce que Dresde renferme de plus curieux, et le pays de choses intéressantes.
Avant de commencer cette tournée, j'allai faire ma cour au roi et à la famille royale et dîner à Pilnitz, résidence d'été. Le château est célèbre dans nos annales et rappelle nos premiers troubles, et les projets insensés que les souverains de l'Europe conçurent contre notre indépendance et notre liberté, mais dont le résultat fut si loin de répondre à leurs espérances. Ce château, d'une construction bizarre, paraît peu agréable à habiter. Il se compose d'une suite de pavillons et d'appartements qui ne forment pas de système. De vastes carrés, dont le milieu est rempli de verdure, forment les alentours du château et présentent un spectacle agréable à la vue. Je trouvai le roi un homme instruit, poli, aimable, et toute la famille royale d'une grande bienveillance. Là est un naturaliste distingué, le prince Jean, son père, un poëte, et la princesse Amélie, un auteur dramatique dont les ouvrages ont du succès sur tous les théâtres de l'Allemagne. La famille royale était augmentée de l'archiduchesse Sophie, dont la vue me fut très-agréable. Comme mon séjour habituel à Vienne me met souvent dans le cas de la rencontrer, elle me traita avec une extrême bienveillance. Je vis aussi cette pauvre princesse Augusta, fille du feu roi, victime de sa fidélité à Napoléon. Elle me parla avec tristesse de l'époque où je lui avais été présenté, époque bien voisine des désastres qui devaient tous nous accabler.
On peut appliquer à la Saxe un proverbe italien qui semble avoir été fait pour les princes qui l'ont gouvernée: «I principoni hanno soldati e cannoni, i principini palazzi e quadri.» Que de richesses accumulées dans cette ville; que d'objets d'art y sont réunis! N'ayant vu Dresde qu'au milieu des événements de la guerre, je n'en avais qu'une très-faible idée.
Je commençai par visiter la superbe galerie de tableaux qui s'y trouve et j'y consacrai trois jours.
Après la galerie de Paris et les deux galeries de Florence, celle des Offici et celle du palais Pitti, celle de Dresde est sans contredit la plus belle de l'Europe. Les plus rares chefs-d'oeuvre y sont réunis; mais on ne peut que déplorer le peu de soins qui préside à leur conservation. Plus de cinq cents tableaux de l'école italienne s'y trouvent réunis, et à leur tête on voit la célèbre Madone de San Sisto, l'un des plus beaux ouvrages de Raphaël. On ne peut se lasser de l'admirer. Aucune Vierge de Raphaël n'a plus de dignité, de grandeur, et n'est, à mon avis, plus en harmonie avec la destination divine qu'elle a reçue. Celle de la Sedia a peut-être plus de douceur, mais elle est plus femme; celle de Dresde est plus divine.
Des Corrége admirables abondent dans cette galerie, et entre autres la Sainte Nuit, puis un Saint Georges, où la force et la grâce sont réunies. Paul Véronèse, dont le style est si pur, a fourni un grand nombre d'ouvrages, et l'Adoration des Mages est sans doute un de ses chefs-d'oeuvre que j'ai vus et revus, et toujours avec le même plaisir. Les Noces de Cana, du même auteur; une admirable Sainte Cécile jouant de l'orgue, de Carlo Dolce; une superbe Vénus de Palma Vecchio; la Femme adultère, de Marone; deux de Palma Vecchio; une Esther à genoux devant Assuérus, de il prete Genovese; un Saint Matthieu l'Évangéliste, d'Annibal Carrache; l'Ascension de la Vierge, du même auteur, sont les tableaux qui m'ont le plus frappé; mais il y en a encore un grand nombre qui sont dignes d'être comparés à ces chefs-d'oeuvre, il faudrait écrire un livre entier pour rendre compte de toutes ces richesses. Indépendamment de ces admirables tableaux de l'école italienne, il y en a aussi un grand nombre de très-estimés de l'école allemande, et entre autres d'Albert Dürer. Tout en appréciant beaucoup leur beauté, je me dispenserai d'en dire davantage ici: mais un voyageur amateur de peinture devrait consacrer au moins quinze jours à voir ces chefs-d'oeuvre pour les graver dans son souvenir.
J'allai visiter le trésor, objet digne de la plus grande curiosité. Nulle part il n'existe, réunies, autant de choses précieuses en objets d'or du moyen âge et des quinzième, seizième et dix-septième siècles. On y voit des vases de vermeil de la plus belle forme, des coupes de toutes les espèces et de toutes les dimensions. Parmi les choses curieuses, il y a un globe terrestre, soutenu par Atlas, monté sur un pied qui renferme une mécanique cachée, destinée à le mettre en mouvement. Le globe se divise, et la partie inférieure, servant de tasse à boire, vient se présenter d'elle-même successivement à chaque convive. On ne pouvait pas donner des dimensions plus grandioses à la débauche. On se rappelle que l'électeur de Saxe, roi de Pologne, était aussi remarquable par son faste que par ses moeurs dissolues.
Beaucoup d'ouvrages des premiers maîtres de la Renaissance sont dans cette collection, et entre autres des Benvenuto Cellini. Les diamants sont d'une rare beauté. Leur valeur, comme gage (car ils ont été plusieurs fois employés à procurer passagèrement des ressources financières), est de quatre millions, ce qui porte leur valeur marchande à six millions, ou vingt-quatre millions de francs. Le trésor de la couronne de France n'est estimé que quinze millions.
J'allai voir ensuite la collection des armes anciennes. Elle est complète et rangée avec art, et, comme tout le reste, sur une échelle immense. On voit dans cette collection les armures de tous les princes de la maison de Saxe qui ont régné, des garnitures de chevaux souvent en pierres de couleur, et en particulier un équipage de cheval très-beau, avec une paire de pistolets donnés par Louis XIV, un sabre et une armure de Sobieski. Ce sabre est d'une longueur démesurée et en même temps recourbé. Enfin on y remarque des souliers d'une Comnène et des hottes de Napoléon (placées sous verre).