Une autre habitation charmante des environs est le château de Schwerberg et un autre bien plus grand, bien plus beau, un des plus remarquables châteaux féodaux qui existent au monde, est celui de Weinberg, appartenant tous deux à la famille de Türheim, famille noble et d'une grande ancienneté, devenue pauvre. Ces deux châteaux furent plusieurs fois l'objet de nos excursions. Mais je dois encore parler d'un autre château en ruine, Riesenstein, appartenant, et venu par héritage, au comte de Staremberg, et qui est le sujet d'une chronique intéressante.
Le château de Riesenstein, ancienne forteresse défendant la vallée, placé sur un rocher et distant d'une heure de Hans, fut bâti, il y a environ deux cent cinquante ans. Alors un préjugé fantastique existait, et l'on croyait que, pour rendre une forteresse imprenable, il fallait placer au milieu des murs, quand on la construisait, un enfant vivant. Le fils d'un riche paysan disparut, et le père ne douta pas que son fils n'eût servi d'holocauste à la sûreté de son seigneur. Dans son désespoir, il résolut de s'en venger. La balle meurtrière du père infortuné enleva la vie au seigneur; mais, peu de jours après, en faisant la moisson, on découvrit les restes de l'enfant qui avait disparu. L'assassin, bourrelé de remords, alla s'accuser de son crime et fut condamné à être pendu. Avant de subir son supplice, il fit abandon de sa fortune pour construire une chapelle où un mausolée serait élevé au seigneur de Riesenstein, et où une messe serait dite à des époques fixes de l'année pour le repos de son âme. La chapelle fut en effet construite au milieu du château fort. Le mausolée s'y voit encore et représente la victime avec sa cuirasse percée des balles qui lui ôtèrent la vie. La messe se dit régulièrement aux époques qui ont été fixées par la fondation.
Je vins retrouver à Krummisbaum des amis avec lesquels je passais toujours une grande partie de mes étés. Plus tard, je revins encore dans ces contrées pour me rendre à Frauenberg, chez le prince de Schwarzenberg, afin d'assister à ses grandes chasses d'automne, d'où je retournai à Vienne dans le courant de décembre.
Mon hiver s'écoula, comme de coutume, à Vienne. Je partageais mon temps entre les études, qui remplissent à peu près exclusivement ma vie, et une société bienveillante; mais le printemps m'apporta de douloureux chagrins. J'étais lié intimement depuis bien des années avec le comte et la comtesse Valentin Esterhazy. Le comte ne jouissait pas d'une bonne santé. Il souffrait d'un embarras dans la circulation qui autorisait de graves inquiétudes. Sa fin fut prématurée. Il disparut de ce monde lorsqu'on s'y attendait le moins. Une attaque d'apoplexie l'enleva, après une agonie de plusieurs jours. C'était un homme d'esprit, d'un jugement sûr et d'une grande bonté, universellement aimé, et pour lequel j'avais une tendre et sincère amitié. La comtesse, femme de bien, possédant les plus hautes qualités et une grande séduction, sincèrement attachée à son mari, fut frappée de cet événement, qui a laissé chez elle une empreinte douloureuse et mélancolique, que, jusqu'à présent, rien n'a pu entièrement effacer. Plongée dans une profonde douleur, elle se décida à aller passer, chez une de ses parentes, dans un château en Hongrie, la plus grande partie de l'été, afin de se trouver à proximité pour se livrer à des actes de piété au caveau de famille où son mari avait été déposé.
Cette mort prématurée changea toutes les habitudes de ma vie. Je me disposai à voyager. Une occasion de revoir l'empereur de Russie, que je cherchais depuis longtemps, se présentait. L'empereur venait à Toeplitz pour y prendre les eaux. Le 10 juillet, je partis pour m'y rendre. Cette fois je pris la route directe en passant par Znaïm et Iglau.
J'arrivai à Znaïm le 11 juillet, et j'allai visiter le champ de bataille où j'avais combattu, juste jour pour jour, vingt-neuf ans auparavant, et sur lequel j'avais reçu le bâton de maréchal. Les faits sont tellement encore présents à mon esprit, qu'il me fut facile de reconnaître toutes les localités, et j'éprouvai une sensation profonde et délicieuse qui me rappelait mon heureuse jeunesse. Je continuai mon chemin et je traversai un plateau triste et monotone. Cette partie de la Bohême, quoique riche, est cependant la moins belle. La partie riante, variée et pittoresque de cette province, forme une ceinture qui l'enveloppe dans les deux tiers de son pourtour, et qui commence aux frontières de la Bavière au midi, finissant en passant par le nord à la Moravie.
Je traversai le champ de bataille de Kollin où le grand Frédéric fut battu par le général Daun, six semaines après avoir gagné la bataille de Prague. Son armée était inférieure à l'armée autrichienne. Il trouva celle-ci en position, et voulut la tourner par une manoeuvre de flanc exécutée à portée de canon. Les Autrichiens se disposaient à la retraite, quand un général prussien, qui était à la droite et dont le rôle était défensif, descendit de sa position pour attaquer. L'armée autrichienne fut obligée de rester, et la bataille s'engagea sous d'autres auspices que ceux sous lesquels le roi avait commencé son mouvement. Une défaite complète en fut le résultat pour les Prussiens. Mais, cette désobéissance du général prussien n'eût-elle pas eu lieu, on ne pouvait guère espérer autre chose du plan suivi par Frédéric; car on ne peut concevoir un mouvement plus dangereux, plus délicat, plus difficile que la manoeuvre opérée à Prague. Pour qu'elle pût réussir une fois et à plus forte raison plusieurs, il fallait avoir en tête un général stupide. Or le général Daun valait incomparablement mieux que son devancier, le prince Charles de Lorraine.
J'arrivai à Prague où je ne restai qu'une journée, et je continuai ma route pour Toeplitz, en passant par Theresienstadt. Je traversai encore un autre champ de bataille de la guerre de Sept-Ans, celui de Lowositz, où le grand Frédéric obtint un brillant succès.
Le 19, l'empereur et l'impératrice de Russie arrivèrent à Toeplitz, et, le 20, j'eus l'honneur de les voir, et dans le jardin, et le soir au bal. Ils m'accueillirent avec une extrême bonté, et j'en éprouvai un véritable bonheur. Le sentiment que je porte à l'empereur Nicolas est exempt de tout intérêt. Il est le résultat de la haute estime que j'ai pour son caractère, pour la pureté de ses intentions, car je crois que le mobile de toutes ses actions est l'idée d'un devoir. Si quelquefois il dépasse, aux yeux de la multitude, les limites d'une sévérité que semble prescrire la saine raison, je suis convaincu que c'est avec répugnance qu'il se soumet à des mesures qu'il regarde comme des nécessités commandées par sa conscience. Il est enthousiaste de tout ce qui est beau, grand, généreux. Sa tendresse pour les siens et sa bienveillance pour ceux qui l'entourent prouvent la bonté de son coeur. J'éprouvai donc un véritable bonheur de l'approcher encore une fois avant de mourir. Je le remerciai de nouveau de toutes les bontés dont j'avais été l'objet pendant mon voyage dans la Russie méridionale. L'impératrice me reprocha avec une grande amabilité de n'avoir pas fait un détour pour aller les visiter, et ce ne fut pas la première fois qu'à mes propres yeux je reconnus ce tort.
Chaque jour je rencontrais l'empereur, et chaque jour il me renouvelait l'expression de sa bienveillance. Mais je ne fus pas admis à le voir en particulier, ni M. de la Ferronnays non plus, qu'il aime beaucoup, parce qu'il ne voulait pas laisser supposer qu'il se livrait à quelques intrigues. Il entretint seulement ce dernier deux fois mystérieusement dans le jardin pour lui parler du duc de Bordeaux, une fois avant le voyage que M. de la Ferronnays fit à Kirchberg, et une fois à son retour. Et, chose surprenante, avec l'apparence d'une résolution constante qui doit tout renverser, il se laisse arrêter journellement par les plus petits obstacles et les plus minces considérations. Il reconnaît le gouvernement de Louis-Philippe, et a de bons rapports politiques avec lui, en même temps qu'il ne peut se résoudre à prononcer son nom. Il rencontre deux hommes qu'il aime et qu'il estime, la Ferronnays et moi; il leur témoigne ses sentiments; mais il ne peut leur accorder le charme d'une intimité qu'il apprécie beaucoup, de peur de se compromettre. Avec un esprit distingué, une instruction étendue, et un caractère qui, dans les circonstances importantes, montre une grande force, il y a quelque chose d'incomplet en lui. Je me contentai donc de profiter de toutes les occasions de le voir, de l'approcher et de satisfaire les besoins d'une vive affection qui avait été l'unique objet de mon voyage.