Les jardins sont beaux, et, le prince n'ayant pas tenu à les enclore, on a eu toute facilité pour les créer. On a pu se dispenser de former des réunions qui auraient été nécessaires. Le prince s'est contenté de faire construire de belles allées, de faire planter beaucoup d'arbres, et de régler les eaux par des retenues et des canaux qui les distribuent convenablement. Chaque jour les embellissements augmentent, et ils peuvent être sans limites, puisque, par le système suivi, on peut s'étendre autant qu'on le veut. De très-belles pièces d'eau, de différents niveaux, occupent les environs immédiats du château. Une ligne de rochers granitiques situés au midi, dont le sommet et les pentes sont couverts de superbes arbres, dont les masses sont traversées par de belles allées, offre une promenade charmante où le soleil ne pénètre jamais. Une croix, objet de dévotion pour toute la contrée, existant de tout temps, est placée sur le haut du plateau en face et au-dessus de la maison. De nombreux pèlerins s'y rendent chaque jour dans la belle saison et viennent y prier. Ils psalmodient en s'y rendant et en traversant les jardins. Je ne sais si, à la longue, ces nombreux visiteurs ne finiront pas par importuner; mais momentanément ces actes de piété et ce mouvement donnent à cette localité une physionomie particulière qui n'est pas sans quelque charme. Cette croix est couverte par un arceau gothique; deux autres en face, ouverts et garnis de lianes, servent aux pèlerins. Beaucoup d'ex-voto y sont suspendus, et, rappelant les bienfaits reçus, attribués à la puissance des prières faites au pied de cette croix, ils donnent de la confiance à ceux qui souffrent. On vient de loin la visiter.

En général la population des États autrichiens est très-portée à des actes de piété, qui peut-être ne sont pas toujours en harmonie avec les bonnes moeurs; mais chacun fait ce qui lui plaît, et personne ne blâme ni ne ridiculise des actions dont l'apparence au moins est toujours pure. On ne trouve ni extraordinaire ni mauvais que l'homme, dont la vie est toujours si remplie de peines cherche le moyen de les soulager et choisisse ceux que son coeur lui inspire.

Je passai près de quinze jours à Koenigswart. La vie y est agréable et remplie de liberté. Le prince de Metternich est le plus agréable maître de maison que je connaisse; son château ne désemplissait pas de diplomates, arrivant pour l'entretenir d'affaires, et de gens considérables, qui, des eaux voisines, venaient sans cesse le visiter.

Marienbad, situé à deux lieues et aux confins mêmes de la terre de Koenigswart et aux limites du Thiergarten, fournissait surtout un grand nombre de visiteurs. J'allai plusieurs fois voir ce séjour charmant, chaque année le rendez-vous de la meilleure compagnie de l'Europe. C'est une toute nouvelle création qui appartient à l'abbaye de Toepel. Un bassin circulaire, environné de bois, situé au pied des montagnes, en arrière d'un défilé, en forme l'emplacement. À la circonférence sont bâties les maisons, et au milieu se trouve un jardin public bien planté. Plusieurs sources d'eau gazeuse et ferrugineuse froides en sont la richesse. Une quantité énorme de ces eaux s'exporte, et cette petite localité, qui était naguère un marais, est le principe d'un revenu très-considérable que l'on évalue à plus de trois cent mille francs. Tout le pays est rempli des mêmes richesses d'eaux minérales. Dans le seul territoire de la terre de Koenigswart, on compte deux cent vingt-cinq sources de différentes qualités.

Elles peuvent devenir d'un riche produit. Il faudrait seulement créer des établissements pour les administrer et recevoir des étrangers, et ensuite les mettre en réputation au moyen de médecins estimés.

Le prince de Metternich a un goût décidé pour les collections. Les objets d'art curieux lui plaisent, et, quand il est en mesure de le faire, il ne manque jamais de les acquérir. Beaucoup de choses rares se trouvent dans son musée de Koenigswart; mais ce goût décidé a donné lieu à une circonstance fort bizarre.

Le bourreau d'Égra, par un caprice singulier, avait aussi le goût des médailles et des monnaies antiques. Il avait passé sa vie à en former une collection, particulièrement de toutes celles qui se rattachent à l'histoire de Bohême. Le prince de Metternich, qui en fut informé, lui fit proposer de la lui vendre, et cet homme consentit à la lui céder pour une rente viagère, à condition qu'il suivrait ce trésor, objet de son amour et de ses soins; qu'il en serait le gardien et deviendrait le démonstrateur de son cabinet. Le marché fut conclu et le bourreau d'Égra, passé au service du prince, vint habiter son château. Le prince m'avait dit un jour qu'il avait cet homme pour son commensal et son serviteur, et j'avais cru longtemps à une plaisanterie de sa part; mais je trouvai effectivement l'ancien bourreau en fonction d'antiquaire chez lui. C'était, au surplus, un fort bon homme, qui avait apprécié son métier d'une manière tout à fait particulière. Pendant plusieurs jours, il me fut impossible de l'approcher; ce contact me faisait une espèce d'horreur. Petit à petit, mes préventions s'effacèrent, et j'en vins jusqu'à lui parler de ses anciennes fonctions, sur lesquelles il donne volontiers tous les détails qu'on lui demande. Ses anciens instruments de supplice sont là classés et servent à ses explications. Sur l'observation que je lui fis de la répugnance qu'un homme tel que lui devait avoir éprouvé quand il était chargé d'ôter la vie à l'un de ses semblables, il me répondit avec chaleur que ses fonctions étaient augustes. Il était la loi vivante et se trouvait dans une bien meilleure condition qu'un juge criminel qui peut condamner un innocent. Lui ne pouvait se tromper dans l'exécution de ses devoirs. Cet homme singulier était un descendant direct du célèbre Jean Huss, brûlé à Prague à l'époque de la Réforme pour crime d'hérésie, et il approuvait beaucoup le traitement qu'avait subi son aïeul.

De Koenigswart je partis pour la Haute-Autriche, en prenant la route de Pilsen, et j'allai faire une visite au comte et à la comtesse de Staremberg dans leur château de Hans, belle et noble habitation, bien tenue, mais sans luxe, et située dans le plus délicieux pays du monde. Rien de comparable à la Haute-Autriche, car on y trouve réunis les avantages qui, ailleurs, sont presque toujours séparés. Un pays pittoresque est ordinairement pauvre; un pays riche est monotone. Ici les plus beaux accidents d'une nature variée offrent aux yeux de magnifiques paysages, et partout on voit des prairies, de la verdure, de la richesse. Aucun paysan en Europe ne saurait être comparé à ceux de cette contrée. Un village ne s'y compose pas d'un amas de vilaines maisons, mais d'un territoire où les habitations des cultivateurs sont éparses dans la campagne et placées sur la terre même que les propriétaires cultivent. Souvent une de ces maisons a douze croisées de façade; quarante ou cinquante arpents de terre admirablement cultivés l'environnent, et une palissade, qui forme un enclos de ce domaine, la sépare de la campagne environnante. Souvent le sol est mauvais; mais, à force d'engrais et de soins, on obtient des récoltes magnifiques. J'ai vu, à cet égard, des prodiges incroyables. Enfin il y a tel simple paysan qui a un revenu de deux mille florins, indépendamment de la consommation en nature nécessaire à l'entretien de sa famille.

En opposition de ce tableau, on est frappé du degré d'abaissement où est tombée la grandeur déchue des seigneurs. De très-belles habitations rappellent ce qu'ils étaient autrefois; mais, aujourd'hui, ces vestiges d'une puissance évanouie sont bien souvent une charge au-dessus de leurs forces. Il est telle terre dont les revenus entiers suffiraient à peine au seul entretien du château. Marie-Thérèse, qui avait une prédilection marquée pour la Haute-Autriche, supprima une grande partie des corvées, les réduisant à seize par an, et son influence détermina les seigneurs à se dessaisir de leurs biens-fonds pour y placer des paysans.

Il est résulté de la succession des années que les redevances et les bois ont seuls formé les revenus des seigneurs. Partie des redevances est même payée aux seigneurs, en papier, tandis que ceux-ci sont tenus de payer en argent au fisc l'impôt qui y correspond; chose d'une injustice tellement monstrueuse, qu'il est presque incroyable qu'elle ait été commise et puisse encore subsister. De cette manière, il est tel seigneur qui paye plus qu'il ne reçoit et serait plus riche s'il abandonnait à l'État sa propriété. Je passai quelques jours à Hans d'une manière pleine d'agréments. Le général de Staremberg, bon soldat, franc, ouvert, loyal et grand chasseur, m'entraîna dans des expéditions qui me rappelèrent les goûts de ma première jeunesse. La comtesse de Staremberg, née comtesse de Kaunitz, est arrière petite-fille du grand ministre de Marie-Thérèse. C'est une femme aimable et spirituelle. Quelques personnes du voisinage ajoutaient à l'agrément de nos soirées.