Je partis de Toeplitz pour Carlsbad; mais en m'y rendant je me détournai pour aller voir la principale terre du prince de Metternich, Platz, où il possède des établissements métallurgiques, de grandes forêts, des mines de fer très-riches et de bonne qualité. Des houillères voisines lui donnent du charbon fossile au plus bas prix. Un haut fourneau qui fait de la sablerie et une douzaine de marteaux étaient en activité. Jamais établissement n'a été dans des conditions naturelles plus favorables, mais jamais aussi on n'en a tiré moins de parti. Son fourneau ne donnait presque aucun produit par l'ignorance et le peu de zèle de ses employés. Le jour où il aura un homme capable, il se créera dans cette terre d'immenses revenus. Cinquante-six villages dépendent de cette seigneurie, autrefois domaine des Célestins. Le château se compose d'un immense et magnifique couvent.

J'arrivai le 20 juillet à Carlsbad. Cette ville, qui est peu ancienne, est bâtie dans un vallon étroit qui rappelle celui de Plombières, dans les Vosges. Une longue descente amène du plateau dans le fond de la vallée, et les flancs des montagnes ainsi que leurs sommets sont couverts de bois qui, traversés par de beaux chemins, offrent des promenades charmantes en vue des bords de la rivière. Les points les plus élevés sont la croix sur la rive droite, et le saut du Cerf sur la rive gauche. On dit que Charles IV, chassant dans ce pays un cerf qu'il poursuivait, fut forcé de se précipiter du haut d'un rocher et tomba dans la vallée. Cette circonstance y fit découvrir les sources d'eaux chaudes qui s'y trouvent. Elles sont toutes de même nature, mais avec des degrés de force différents. Elles renferment du carbonate de soude et plusieurs autres substances. Elles ressemblent aux eaux de Vichy, en Bourbonnais. La source principale, celle de Sprugl, a une température de 59° et se boit à cette chaleur. Elle sort verticalement avec violence et jaillit d'une manière inégale, mais périodique. Des espèces de pulsations se succèdent, croissent et forment une série qui recommence de la même manière. Sa saveur est nulle, mais sa puissance est très-grande. Elle agit avec efficacité dans les embarras du foie, et produit des miracles quand on en a vraiment besoin; mais elle peut être aussi très-funeste. Elle cause quelquefois des congestions cérébrales et des attaques d'apoplexie. Au moindre vertige, il faut en suspendre l'usage, sous peine de mourir promptement.

Cette source a présenté un phénomène qui prouve l'étendue des communications souterraines de notre globe. Lors du tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, elle s'arrêta tout à coup, et son cours fut suspendu pendant vingt-quatre heures.

Je trouvai beaucoup de monde de ma connaissance à Carlsbad, et la présence de quelques amis que j'y rencontrai me causa un grand plaisir. Carlsbad est entouré de fabriques dans toutes les directions. On en voit d'importantes. Il y a une fort belle fabrique de porcelaines, située à une lieue dans la vallée; mais une autre plus belle et plus considérable est placée à Elbogen, petite ville très-pittoresque, située sur le chemin d'Égra. Toutes ces manufactures sont élevées avec économie. Aucun luxe de construction ne s'y remarque; aussi prospèrent-elles.

La composition de cette porcelaine est parfaite, et peut être comparée à ce qu'il y a de mieux en Europe. On sait que plus la proportion d'alumine est forte et moins il y a de silice, plus la porcelaine est parfaite. La porcelaine est un sel double d'alumine, de silice et de potasse. Les procédés de fabrication sont les mêmes que partout; mais on emploie pour certains objets de très-grande dimension, pour les vases qui sortent de grandeur ordinaire, un procédé qui mérite d'être connu. Un moule fait en plâtre se compose de deux parties, qui se joignent hermétiquement. On emplit le vase d'une pâte liquide et, au bout de quelques minutes, on le vide. Toute la partie liquide qui a touché le moule s'est solidifiée, le plâtre du moule ayant absorbé l'eau de la pâte. On donne au vase l'épaisseur que l'on veut, en augmentant le temps pendant lequel on laisse la pâte liquide dans le moule; mais tout cela est l'affaire de quelques minutes. Quand il est suffisamment sec, on sépare les deux parties du moule et on cuit le vase. La porcelaine faite ainsi est seulement un peu moins douce; mais, pour en déguiser les inconvénients, on polit l'ouvrage extérieurement avant de le mettre au feu, quand la pâte est encore un peu molle, avec une règle flexible et à la main. À Elbogen, j'ai vu imprimer sur porcelaine; le procédé est simple et ingénieux.

On opère sur le biscuit qui n'a été qu'au dégourdi et qui est encore poreux. On se sert d'un papier fort, enduit d'un mastic. On imprime sur le mastic au moyen d'une plaque gravée en cuivre. L'impression faite, l'empreinte prise se trouve présenter l'image renversée; mise sur le biscuit, elle se trouve redressée. Le papier se détache par le lavage, sans emporter la moindre parcelle de la couleur entièrement absorbée par le biscuit. Le vernis est donné ensuite et l'objet est cuit. Si on y ajoute un petit filet d'or, il faut cuire de nouveau. On sait que, pour dorer, on dissout l'or dans l'eau régale, puis on le précipite avec du sulfate de fer. Il en résulte une matière noire qui, combinée avec de l'huile, donne la couleur dont on se sert. Exposé au feu et bruni à la main, l'or est mis à nu et reprend sa couleur et son éclat.

Arrivé à Égra, j'allai visiter la chambre où Waldstein fut assassiné à l'insu de ses gardes. La maison est restée la même, et l'on montre encore par quelle issue les assassins pénétrèrent jusqu'à lui. Ce logement n'était guère en rapport avec ce qu'on nous raconte de son faste. On m'a montré aussi à la maison de ville l'une des deux hallebardes qui servirent à le tuer; l'autre est à Duchs. On a conservé également à la maison de ville l'épée qu'il faisait porter devant lui. J'allai coucher à Franzensbad, situé à deux lieues d'Égra. L'établissement est frais et bien planté, mais placé au milieu d'une immense plaine triste et monotone. Il y a sept sources, toutes froides, gazeuses et ferrugineuses. On les dit salubres comme moyen tonique. On les boit et on prend aussi des bains, avec les eaux seules ou bien avec des boues de marais fortement imprégnées de ces gaz, et dont le mélange est fait après avoir suffisamment chauffé l'eau. Une chose nouvelle pour moi et dont je n'avais jamais entendu parler, ce sont les bains de gaz. Il y a des ouvertures d'où un gaz abondant, venant par-dessous terre, est conduit par des tuyaux à robinet dans des baignoires fermées, où on le reçoit et où l'on se soumet à son action.

Les environs de Franzensbad ou Francisbad présentent deux choses remarquables. Une partie de la plaine est composée d'enveloppes d'animaux microscopiques, qui forment un sable impalpable de phosphate calcaire. Il est de même nature que celui des environs de Postdam, en Silésie, et des bords de la mer Glaciale. Les Lapons le font entrer en partie dans la fabrication de leur pain. L'autre chose, c'est le cratère d'un volcan éteint, qui semble avoir été un volcan sous-marin. À une distance assez considérable autour de lui, le terrain ne se compose que des cendres qu'il a vomies.

Je partis de Franzensbad pour me rendre à Koenigswart, château du prince de Metternich, où il m'avait donné rendez-vous. Je trouvai le pays mieux que sa réputation ne me l'avait fait supposer. Il est sévère, mais il a du mouvement; les montagnes sont bien boisées; tout est cultivé dans les plaines. Une eau abondante et réglée arrose de très-belles prairies.

Le château est vaste, mais sans aucune architecture; c'était autrefois une espèce de grande ferme. Le prince de Metternich l'a fait réparer, augmenter, embellir, et c'est aujourd'hui une habitation bonne et convenable. Elle se compose d'un corps de logis et de deux ailes formant le fer à cheval. Chaque aile est terminée par deux tours carrées qui viennent d'être élevées. La maison était couverte en bois; on y a substitué une couverture en tôle. Une fort belle chapelle, d'un bon style et très-grande, a été également construite par le prince. Elle est ornée d'objets d'art et renferme des dons pieux du pape, entre autres le corps d'un saint martyr contenu dans un très-beau sarcophage fait avec du granit provenu des débris de l'église Saint-Paul hors des murs, qui fut brûlée il y a quelques vingt années. L'intérieur du château est sans luxe, mais confortable.