Je continuai ma route par Neuschloss, en traversant un pays rempli de petites montagnes variées, pittoresques, charmantes, et renfermant autant de bois qu'il en faut pour les décorer et pour laisser voir une belle culture, exécutée par une population dont la physionomie annonce le bien-être de l'aisance. Cette seigneurie appartient à un comte de Kaunitz, qui doit hériter du titre de prince, en devenant chef de cette famille.
Le pays reste le même, et devient plus beau encore aux environs de Leipa et de Nogda. Dans ce dernier bourg, il y a un dépôt de verrerie alimenté par les fabriques des environs; mais les produits n'en sont pas si beaux que ceux de Leonor-Hain, dirigé par M. Mayer. Un contre-fort boisé, qui se prolonge, en se détachant du plateau de la Saxe, se présente ensuite, et doit être franchi, si l'on veut revenir sur les bords de l'Elbe. Je couchai à Kaunitz, lieu appartenant au prince de Kinski, et, le lendemain matin, j'arrivai au château de Tetschen où j'étais attendu. Rien de plus enchanteur que les environs de cette petite ville: la position du château est charmante, et ce qui ajoute au plaisir de s'y trouver, c'est d'y rencontrer une famille extrêmement aimable et distinguée, celle du comte de Thun, qui en fait les honneurs admirablement bien. Madame de Thun, née comtesse de Brüll, appartenant à la famille du ministre de l'électeur de Saxe de ce nom, qui était si fastueux, est âgée et presque aveugle; mais c'est une des femmes les plus aimables que j'aie jamais connues.
De beaux jardins entourent le château et suivent les bords de l'Elbe. De superbes serres, plus grandes que celles qu'un particulier entretient ordinairement, donnent des ananas d'une grosseur extraordinaire, et qui pèsent jusqu'à trois livres.
Parti du château dans l'après-midi, j'allai coucher à Toeplitz, et je m'arrêtai un moment le coeur serré et triste à Culm, lieu où commença la série des désastres qui nous accablèrent en 1813 et 1814. J'y revins quelques jours plus tard pour étudier, sur le champ de bataille même, l'histoire des événements de cette époque, et je ne négligeai rien pour reconnaître les lieux et constater les faits. Je n'en parlerai pas ici, ayant placé tout ce qui a rapport à cette partie de la campagne de 1813 dans les récits de mes Mémoires. Je dois dire cependant que je les ai retouchés et modifiés depuis les études que j'ai faites sur les lieux et les convictions que j'y ai acquises.
Toeplitz, ville charmante, située à deux lieues de Tetschen, est placée au milieu d'un magnifique vallon. Rien de plus riche, de plus riant et de mieux cultivé; il n'y manque que des eaux courantes. Les eaux thermales de Toeplitz sont trop connues pour qu'il soit besoin d'en parler. Très-efficaces pour les rhumatismes et la goutte, elles sont fréquentées par des malades de toute l'Europe, mais particulièrement par les Prussiens, qui en sont les plus à portée. Le feu roi Frédéric-Guillaume, depuis plus de vingt ans, n'avait jamais manqué d'y venir passer un mois chaque année, il était plus souverain de ce territoire que l'empereur lui-même. Une foule de ses sujets, qui n'avaient pas la facilité de le voir à Berlin, s'y rendaient pour lui faire leur cour, et entre autres son beau-père, le comte de Harrach, père de la princesse de Lignitz, qui n'avait pas la permission d'habiter la capitale. Le roi se promenait dans les jardins du château, et à midi il tenait sa cour dans la grande allée, où chacun se rendait, et où l'on se formait en cercle.
Le roi me reçut avec la plus grande bienveillance et me traita avec beaucoup de distinction. L'habitation du prince Clary est belle, sans être magnifique. Les jardins sont d'une dimension suffisante, bien dessinés et bien plantés. Des sources mesquines alimentent des pièces d'eau assez grandes, mais dont l'eau n'est pas claire.
La princesse Clary, née Choteck, faisait très-bien les honneurs de Toeplitz, et se soumettait, je crois, avec un plaisir que je n'ai jamais compris aux exigences de la vie de cour que la présence du roi rendait nécessaire. À sa place je me serais fait bâtir une jolie et simple habitation à la maison de chasse, située à une lieue. J'y aurais résidé habituellement et je serais venue de temps en temps au château de Toeplitz pour y tenir mes grands jours.
Je visitai les environs de Toeplitz, et d'abord j'allai voir Bilin, immense et vilain château, appartenant au prince de Lobkowitz. Une chose qui vaut mieux que son habitation, c'est une source d'eau gazeuse, qui lui rend assez d'argent. On vient la boire sur place, et il en expédie environ cent mille bouteilles par an. Ce qui n'est pas bu est employé à extraire de la magnésie. À cet effet, on remplit de grandes chaudières à évaporation. On allume le feu sous les chaudières, et on les tient pendant quatre semaines en évaporation, en remplaçant chaque jour l'eau évaporée par de l'eau nouvelle. Après ce temps, on arrête le feu, et on place cette eau ainsi enrichie dans des cuves. En peu de moments la magnésie se précipite et l'on décante. La pâte est placée dans des formes de bois, et, quand elle est sèche, on livre la magnésie au commerce. Cette industrie facile donne au prince un revenu de vingt-cinq mille florins. Un autre établissement, formé aussi à Bilin par le prince de Lobkowitz, et qui prospère, sans être arrivé à la perfection, est une manufacture de sucre de betteraves qui se lie d'une manière utile à la culture des terres voisines qui lui appartiennent.
J'allai visiter le magnifique château de Duchs, appartenant à un comte de Waldstein, de la famille du Waldstein dont le nom est historique. Dans la cour se trouve un bassin orné d'un groupe très-beau, construit avec le bronze des canons pris aux Suédois. Le château renferme de superbes tableaux, une belle bibliothèque et une collection d'objets de prix. De ce château, il y a quelque vingt ans, était bibliothécaire le célèbre aventurier Casanova, qui a écrit des mémoires forts licencieux, mais très-amusants.
Pendant mon séjour à Toeplitz, je renouvelai connaissance avec le maréchal Paskewitch. Je le vis beaucoup, et nous nous convînmes réciproquement. Sa conversation m'intéressait extrêmement. Je lui trouvai une grande simplicité et une netteté dans les idées qui me frappa. Les récits de ses campagnes en Perse et en Turquie ont rempli beaucoup d'heures, qui m'ont paru très-agréables. C'est un homme distingué qui, je crois, mérite la réputation dont il jouit; chose rare dans tous les temps, et peut-être plus aujourd'hui que jamais! Quand il parle guerre, il est dans son élément, et sa bonne foi en racontant est surtout remarquable. Le maréchal Paskewitch est né, en 1782, à Pultawa, lieu célèbre dans l'histoire de Pierre le Grand.»