Le prince Charles de Lorraine fut tellement saisi de l'ensemble de ces événements, qu'il en eut un coup de sang. Jamais général ne fut plus inepte que lui; jamais général ne fut plus imprudent que le roi de Prusse; car celui-ci eût mérité de perdre sa réputation sur ce champ de bataille. En effet, indépendamment de ce que je viens de dire, sa position était pire, puisque le général Schewerin était suivi de Daun, qui prenait l'armée prussienne à revers. Mais Frédéric savait à qui il avait affaire.

La vue de ce champ de bataille m'a inspiré des réflexions que souvent les circonstances ont renouvelées dans mon esprit. C'est qu'une bonne armée est bien à plaindre quand elle est confiée à des hommes incapables. Le courage, l'instruction et la discipline ne suffisent pas. Il faut savoir mettre en oeuvre les éléments de succès. Quelle que soit la richesse des métaux, les ouvrages d'art ne reçoivent un haut prix que de la main d'un habile ouvrier. L'armée autrichienne semble avoir été destinée de tous temps à subir les plus fortes et les plus pénibles épreuves, sans jamais se décourager et sans renoncer à l'espérance d'avoir à sa tête un homme digne de la commander.

La bataille de Prague gagnée, Frédéric s'occupa à faire le siége de la ville; mais, après six semaines, il ne put parvenir à la prendre. La bataille de Kollin, livrée et perdue par lui, le força à lever le siége. Cette bataille avait dépendu d'un mouvement semblable à celui de la bataille de Prague. L'armée prussienne avait professionnellement défilé pendant plusieurs heures devant l'armée autrichienne en position. Cette fois, le roi de Prusse fut puni de sa confiance; mais on ne comprend pas qu'un homme tel que lui ait exécuté une semblable manoeuvre. On comprend qu'une armée vienne se former sur le flanc de son ennemi; et cela, exécuté par des colonnes qui marchent parallèlement et se déploient simultanément hors de la portée du canon, est un bon mouvement. Leur direction détermine d'avance cette position; mais elle n'est pas le résultat d'une défilade qui allonge les colonnes, opère un décousu funeste, et donne le moyen à l'ennemi d'en profiter.

D'un autre coté, l'armée prussienne devait avoir de bien mauvais ingénieurs pour avoir échoué devant Prague, à peine digne du nom de place. Dominée de très près par la montagne de Ziska, qui forme un très-beau plateau, cette ville ne prendrait de l'importance que si un camp retranché y était construit. Un système de tours, comme à Lintz, occupant toutes les hauteurs, serait merveilleusement adapté à cette localité. Prague en serait le réduit, et une armée qui envahirait la Bohême ne devrait ni dépasser cette ligne de défense, ni rester quelque temps dans cette province avec sûreté, puisque l'armée qui y serait renfermée, ne pouvant être bloquée, aurait toujours la facilité de déboucher, après avoir été renforcée, par telle direction qu'elle voudrait sans se compromettre, pour se porter sur la ligne d'opération de l'ennemi.

Le reste de mon séjour à Prague fut employé à voir les fabriques qui, de tous côtés, s'élèvent dans cette ville, favorisées par le bas prix du combustible et la protection efficace de l'administration. Un Anglais fournit au commerce d'excellentes machines à vapeur. Les fabriques de toiles peintes prospèrent et se multiplient. Une seule fournit deux cent quatre vingt mille pièces par an, et on imprime jusqu'à quatre couleurs simultanément, au moyen de quatre cylindres qui se suivent et dont les dessins se correspondent. Une fabrique de capsules, établie par un Français qui y a perdu la vue par suite d'une explosion, fournit ces objets à la consommation entière de la Bohême, et vend pour plus de trois cent mille francs de ses produits, à raison de vingt-trois francs les mille capsules. Une fabrique de tulle anglais, appartenant aussi à un Français, donne de beaux produits et emploie d'ingénieuses mécaniques.

Je fus voir la bibliothèque publique, qui est en fort bel ordre et renferme quatre-vingt-seize mille volumes. On y trouve un plafond peint à fresque qui présente une illusion d'optique curieuse dont je n'ai pu me rendre compte. En le regardant de différents côtés, il produit un effet entièrement nouveau et semble indiquer un mouvement tout autre. L'École des beaux-arts est placée dans l'étage supérieur. Elle est peu de chose, mais elle réunit un assez grand nombre d'élèves.

Je terminai mes courses par la visite de l'École polytechnique et de l'imprimerie. Le premier établissement, fort important, est formé à l'instar de celui de Vienne. L'enseignement de toutes les sciences mathématiques et physiques appliquées aux arts y est complet. Le nombre des élèves qui suivent les cours varie de six cent à mille. L'imprimerie, qui compte un personnel de cinquante-deux compositeurs et possède un beau matériel consistant en plusieurs presses à main et en deux presses mécaniques, exécute un travail considérable avec une grande rapidité. Les exemplaires en sortent par milliers dans la journée. On y imprime aussi des ornements de plusieurs couleurs au moyen de planches qui se décomposent pour recevoir les couleurs, et se recomposent de manière à n'en plus former qu'une seule pour imprimer, et présentant ainsi une surface plane. Il y a à Prague un dernier établissement qui est digne de la curiosité des étrangers: c'est la maison de réclusion et de travail. Elle est tenue avec économie et propreté. Rarement ceux qui en sortent y reviennent, attendu que l'instruction morale qu'ils reçoivent les améliore. Leur travail, qui consiste dans la production de quelques objets de fantaisie, leur prépare un petit capital d'environ cinquante florins pour le moment où ils reçoivent leur liberté. Le système pénitentiaire porte sur la nourriture: elle s'améliore avec la conduite et varie suivant que celle-ci est bonne ou mauvaise.

Je partis, le 6, pour me rendre à Toeplitz; mais je pris une route plus longue que celle qui y conduit directement, afin de voir un pays plus beau et d'une plus grande étendue. Je passai l'Elbe à Brandeis, séjour momentané de madame la duchesse de Berry. Le château de Brandeis, sur la rive droite de ce fleuve, avait été la propriété du duc de Reichstadt. De Brandeis je fus à Iung-Bunzlau, bourg situé dans un pays charmant, et qui renferme plusieurs manufactures, tandis que d'autres très-considérables existent dans les environs; une, entre autres, établie depuis longtemps par un Français, M. Koeklin, frère de celui de Colmar, qui tisse la toile de coton et l'imprime. Elle présente une invention très-économique. Une dépense assez considérable dans ces sortes d'établissements, c'est l'achat et le remplacement des cylindres. Ils sont ordinairement en cuivre, et la gravure en est très-chère. Chaque cylindre revient à six cents francs, et sa valeur est nulle quand on ne veut plus tirer d'exemplaires du dessin qu'il représente. M. Koeklin a imaginé de se servir de cylindres en plomb dans lesquels il incruste en relief les dessins en métal fusible à basse température. À cet effet, il dessine sur un morceau de bois de tilleul le sujet qu'il veut reproduire. On le creuse avec facilité et correction, ce bois ayant un grain fin et n'offrant aucune dureté. Une fois creusé, on y coule du métal fusible, et on l'incruste dans les parties du cylindre en plomb, ouvert pour recevoir la queue des pièces coulées.

Le dessin en relief dépasse la surface du cylindre, comme les caractères d'imprimerie, la planche sur laquelle ils sont montés. Un cylindre placé sur un métier est enveloppé d'un morceau de drap, ainsi qu'un autre cylindre, destiné à répandre la couleur sur la partie saillante du cylindre d'impression. Tout le système étant mis en mouvement, l'impression se fait d'une manière nette. Le fond de l'étoffe est blanc, ou a reçu d'avance la couleur qu'il doit avoir.

L'inventeur compte mettre en mouvement jusqu'à six cylindres destinés à composer un même dessin de couleurs différentes. Cette invention est admirable par la beauté du travail et le bas prix des objets fabriqués. On change de cylindres presque sans aucun frais, puisque le plomb des anciens peut être refondu et sert à en fabriquer de nouveaux. Toute la dépense pour mettre un cylindre en état d'imprimer ne revient pas à cinquante francs. Chaque moule en bois peut servir sans inconvénient à couler cent fois des caractères semblables.