La ville de Prague mérite l'examen le plus attentif. Elle porte le cachet d'une grande capitale déchue, mais qu'une industrie vivace relève et enrichit. La beauté de ses palais, dont l'architecture rappelle l'Italie, lui donne une physionomie imposante.

Le Hradschin, quartier le plus ancien de la ville, renferme le palais, la cathédrale, le musée et les habitations des principaux seigneurs.

Le palais est vaste, mais sans architecture et sans caractère. J'ai visité la salie d'où, au commencement de la Réforme, on jeta par les fenêtres divers membres des États, qui furent la plupart sauvés par une espèce de miracle. La salle de représentation et de cérémonie est grande et belle, quoique un peu basse et d'un décor mesquin. La salle des fêtes, dite d'Espagne, est magnifique et dans les plus belles proportions. Joseph II, qui avait le besoin de tout rabaisser, de flétrir tout ce qui a de la grandeur et rappelle de grands souvenirs, avait transformé le palais en caserne; mais François Ier, mieux inspiré, a rétabli les choses telles qu'elles étaient autrefois.

La cathédrale touche le château. Le choeur seul a été construit; la nef et les bas-côtés sont restés en projet. Ainsi cette église est petite, mais d'un beau gothique. De nombreuses chapelles, très-ornées, en environnent le pourtour. Un saint Venceslas, duc de Bohême, y a son tombeau. L'église est sous l'invocation de saint Jean Népomucène, saint en grande vénération dans le pays. La famille royale de France, exilée, qui, pendant son séjour à Prague, remplissait ses devoirs de piété dans cette église, lui a fait cadeau de beaux ornements. Charles X, entre autres choses, lui a donné un ostensoir d'un travail estimé, qui pèse quinze livres. Un beau tableau est placé sur le maître autel: il est de Jean de Maubeuge et représente saint Luc faisant le portrait de la Vierge.

De la cathédrale j'ai été voir le musée. La salle de peinture se compose de tableaux fort nombreux, réunis dans le même local, et appartenant à divers particuliers. On conçoit qu'avec de pareils éléments on n'ait pas été difficile sur l'admission. Il y a cependant un beau Titien, des Carlo Dolce, et particulièrement de belles choses de l'école allemande.

Après la galerie, j'ai visité le musée national, réunion d'objets précieux, fondé et entretenu par une société. En général, beaucoup d'établissements créés dans l'intérêt du bien public sont fondés aux frais des particuliers. Il y a chez les seigneurs de Bohême beaucoup de patriotisme et de sentiments généreux dans l'intérêt de la gloire nationale. Une collection de minéraux et d'objets d'histoire naturelle, établie par ordre scientifique, et donnée par le comte de Sternberg, savant distingué, fondateur et bienfaiteur de cet établissement, s'y trouve placée. La bibliothèque, qui s'augmente chaque jour, renferme six cents manuscrits précieux. Il y a aussi une collection complète de médailles et monnaies de la Bohême, qui ne réunit pas moins de six mille pièces. L'étude de ces monnaies et médailles serait d'un grand intérêt à divers titres.

Je désirais voir le champ de bataille du 6 mai 1757, où le grand Frédéric remporta une victoire signalée sur l'armée autrichienne. Le lieutenant-colonel Rondolphe, du régiment de la Tour, vint me prendre pour m'y conduire avec les cartes et plans nécessaires. Le prince Charles de Lorraine commandait l'armée autrichienne, qui était de dix mille hommes plus forte que l'armée prussienne; mais les dispositions de ce général furent telles, que la victoire devait lui échapper. Jamais armée ne fut conduite d'une manière plus stupide. Le roi de Prusse arrivait par la gauche de la Moldau avec trois corps d'armée, et venait de Saxe. Le feld-maréchal de Schewerin commandait deux corps et venait de Silésie. La jonction de ces deux parties de l'armée prussienne exigeait donc le passage des deux rivières, la Moldau et l'Elbe. L'armée autrichienne, placée entre ces deux rivières, séparait l'armée prussienne, et se trouvait couverte, d'un côté, par l'Elbe, et, de l'autre, par la Moldau; et cependant la possession de Prague lui donnait le moyen, selon l'occurrence, de manoeuvrer sur les deux rives de la Moldau.

Le bon sens voulait que l'armée autrichienne allât camper à deux lieues de Prague, observant à la fois les deux armées ennemies, pour accabler la première qui franchirait une des rivières, tandis qu'elle mettrait obstacle au passage de l'autre. Elle pouvait encore prendre un autre parti: c'était, en jetant un détachement de sept à huit mille hommes pour mettre obstacle au passage de la rivière par Schewerin, d'aller, sans perdre un moment, attaquer et accabler le roi de Prusse, en débouchant de Prague et en descendant la rive gauche de la Moldau. De cette manière, elle lui eût opposé une force double de la sienne, et, selon toutes les apparences, elle aurait été victorieuse, puisqu'elle combattait avec des forces si supérieures et surprenait son ennemi dans son mouvement. Au lieu de cela, elle resta à Prague et sous le canon de cette ville.

Le roi de Prusse franchit, le 4 mai, sans obstacle et sans livrer aucun combat, la Moldau à deux lieues de Prague, tandis que Schewerin traversait l'Elbe à Brandeis le 5. Ainsi la jonction des deux corps fut opérée. Pour témoigner, on pourrait le croire, le mépris qu'il portait à l'ennemi qu'il avait devant lui, le roi de Prusse effectua un mouvement qui aurait dû lui être funeste. Il fit une marche de flanc de plusieurs lieues en vue de l'armée ennemie; puis il fit tête de colonne à droite et vint se former parallèlement, en tournant le dos à l'Elbe, en face de Prague, à une lieue de cette ville, s'éloignant ainsi de son point de passage, et renonçant, par cette manoeuvre, à toute communication assurée avec les troupes qu'il avait laissées à la garde des ponts. Le 6, il attaqua, en enveloppant la droite des Autrichiens, et donnant plus d'extension à sa gauche.

Les Autrichiens se placèrent de la manière la plus absurde et semblèrent surpris, bien que les mouvements des Prussiens fussent à leur connaissance depuis plusieurs jours. Ils mirent la cavalerie à leur gauche, c'est-à-dire sur un terrain difficile, coupé, dans des fonds dont elle ne pouvait sortir, tandis que la droite, placée en l'air, dans une plaine découverte, fut accablée par la cavalerie prussienne. Le terrain qui couvrait leur gauche, et qui était la clef de la position, et d'où, en débouchant, les Autrichiens auraient pu mettre les Prussiens dans un grand embarras, fut occupé faiblement par quatre bataillons seulement. Ils restèrent dans cette mauvaise formation en attendant. Attaqués, ils se battirent d'abord bravement, mais sans confiance. Chacun sentait le vice des dispositions, et tout se mit en désordre quand la cavalerie prussienne eut tourné l'aile droite.