Chaque jour de nouvelles fabriques s'élèvent. Elles sont au compte des fabricants, et le seigneur, dont elles portent le nom, n'y est que pour l'emplacement qu'il a fourni. Le bois, qu'il leur vend à un prix fixe, leur assure un affouage. Nous allâmes en visiter plusieurs, et en particulier celle qui porte le nom de Leoner-Hain, buisson de Laure (la princesse de Schwarzenberg s'appelle Laure), et nous y couchâmes.

En 1833, rien n'existait encore dans ce lieu. Un fabricant de grand talent, je dirai même de génie, fils d'un simple ouvrier, nommé Mayer, l'a créé comme par enchantement. Un pays sauvage et triste a été transformé en un vallon gracieux. Trois fourneaux ont été élevés; trente ouvriers et cent quatre-vingt-treize tailleurs ont reçu de l'emploi. Les plus beaux ouvrages sortent de leurs mains et sont donnés au public au prix le moins élevé. Cependant ce fabricant redoute la concurrence de la France pour ses exportations en Italie.

M. Mayer a modifié d'une manière avantageuse la construction des fourneaux. Il est l'inventeur de la belle couleur bleue, dont, au surplus, il fait un secret. Il m'a donné les renseignements suivants sur la manière dont on opère dans sa fabrique. Le travail est continu, et les fourneaux ne sont éteints qu'après un roulement de vingt-huit à trente semaines. Chaque fourneau contient sept pots; les matières premières, silice, potasse ou soude et chaux, y sont placées. Vingt ou vingt-quatre heures sont nécessaires pour que la pâte soit dans l'état convenable. Alors les ouvriers viennent la mettre en oeuvre. Après dix heures de travail environ, les pots sont vides. On les remplit de nouveau, et les ouvriers vont se reposer jusqu'au moment où le travail recommence.

Je visitai ensuite plusieurs établissements d'agriculture. J'ai trouvé les bêtes à laine de bonne espèce, mais de petite taille. Deux faits m'ont paru curieux: on nourrit à la paille les vaches, en soumettant auparavant la paille à une fermentation qui dégage de l'alcool et lui donne, au moment où on la distribue, une température assez élevée. À cet effet, on la place par lits successifs et saupoudrés de sel. Ces lits sont mouillés et pressés convenablement dans des cuves de trois pieds de haut, ouvertes sur un des côtés. Au bout d'un certain temps, lorsque la paille exhale une odeur alcoolique, on la distribue au bétail, qui mange cette nourriture avec plaisir. Par ce procédé, les vaches donnent beaucoup de lait, et l'on obtient une grande économie. On m'a dit aussi que les vaches nourries au seigle vert donnaient quatre fois plus de lait que celles nourries au trèfle vert.

Enfin, avant de quitter les établissements du prince de Schwarzenberg, j'ai été voir une mine de graphite, qu'il exploite avec avantage. Sa profondeur est de cent pieds. Il y a un appareil d'épuisement mû par une machine à vapeur. Chaque année, on extrait de dix à douze mille quintaux, que l'Angleterre consomme en très-grande partie.

Je quittai Rothenhof le 2 juillet, et je pris la route de Prague. Pendant les deux premiers tiers, le pays est varié et ondulé; les sommets et les coteaux sont couverts de bois, et l'aspect du paysage est assez beau; une culture soignée l'embellit constamment. En approchant de Prague, le pays change de caractère; des plateaux élevés et nus environnent la ville et la cachent à la vue.

Le Hradschin seul, bâti sur le plateau de la rive gauche de la Moldau, offre un coup d'oeil magnifique. La ville, au premier abord, paraît immense, mais dépeuplée. Son enceinte fortifiée, qui est peu de chose, ne doit être considérée que comme un camp retranché.

J'allai voir les autorités, le grand burgrave, comte de Choteck, qui se mit à ma disposition pour me faire voir ce que la ville renferme de curieux. Je vis aussi le commandant de la province, un émigré français, comte de Poullié, qui a pris un nom allemand et s'appelle aujourd'hui comte de Mensdorff. Il a fait une grande fortune en épousant une princesse de Cobourg, soeur du duc régnant, et se trouve ainsi beau-frère du roi des Belges, oncle de la reine d'Angleterre, du roi de Portugal, du duc de Nemours, etc.

Cette division de l'Allemagne en petites souverainetés, dont les princes sont d'un rang égal à celui des têtes couronnées, produit des alliances extraordinaires et qui donnent à l'aristocratie allemande un caractère particulier. La fortune élève quelques-uns de ces princes intermédiaires, tandis que la pauvreté ou le hasard abaisse les autres; et il se trouve que, entremêlés en même temps dans des familles de gentilshommes et de rois, de simples particuliers appartiennent de très-près à de grands souverains: ce qui relève la noblesse et abaisse ceux qui occupent des trônes.

Il résulte au moins de cet inconvénient un avantage, c'est de rappeler à ceux-ci que, s'ils sont l'objet du respect et des hommages, ils ne sont cependant pas étrangers à l'humanité, comme certains individus de race royale, bien connus de moi, en sont convaincus.