Le château est d'une dimension bornée; mais le jardin, très-vaste, renferme les arbres les plus beaux et les plus précieux.

Dès le lendemain, nous partîmes, le prince et moi, pour la tournée que nous avions projetée. Les terres que nous allions parcourir sont habitées par environ vingt mille sujets. Tous lui doivent de nombreuses corvées[1], mais qui se rachètent, pour le plus grand nombre, en argent et à fort bas prix. Chaque ménage doit cinquante-deux jours de travail avec un attelage, ou le double avec un simple ouvrier. On n'exige en nature que la quantité absolument nécessaire à l'exploitation des domaines du seigneur, ou bien, dans le cas de refus d'un paysan, que de payer en argent le prix de sa corvée au taux fort équitable. Ces corvées, qui aujourd'hui choquent si fort nos habitudes, ont cependant été originairement avantageuses à chacun. Elles sont le résultat d'un pacte, d'un traité dont les conditions ont été favorables aux deux parties contractantes. Un seigneur avait des terres et manquait de bras pour les cultiver; des paysans avaient des enfants et point de terres pour les occuper: chacun a donné à l'autre ce qui lui manquait.

[Note 1: ][(retour) ] Supprimées en 1818, et par toutes les lois postérieures. Toutes les corvées ou redevances féodales ont été évaluées en argent et représentées par un capital dont un tiers payé par l'État, le deuxième tiers par le corvéable, et le troisième tiers au compte de l'ancien seigneur propriétaire, qui, se trouvant ainsi son débiteur pour un tiers, a dû se contenter des deux tiers, qui lui sont payés en obligations de l'État hypothéquées sur les terres libérées.
(Note de l'Éditeur.)

Des forêts aussi vastes que celles du prince de Schwarzenberg, mais situées à une aussi grande distance des lieux de grande consommation, ne peuvent donner des revenus qu'autant qu'on trouve les moyens de transporter les bois au loin. Aussi tous les ruisseaux affluents des plus grandes rivières sont-ils disposés pour amener à ces rivières les bois en même temps que le tribut de leurs eaux.

De petits étangs destinés à fournir une masse d'eau suffisante, et le redressement du cours des ruisseaux, ont résolu la question d'une manière facile et économique. Mais les bois ne peuvent aller qu'en Bohême d'une manière naturelle, puisque telle est la direction de tous les cours d'eau, et, l'abondance du bois étant très-grande dans cette province, ils y sont d'une faible valeur. Dans ces contrées du midi de la Bohême, il n'y a aucun minerai de fer à portée. On a remplacé les usines à fer par de nombreuses manufactures de cristaux qui jouissent de la plus grande prospérité. Cependant elles sont encore insuffisantes pour assurer la consommation, à un prix convenable, de ces combustibles si abondants. On a donc cherché le moyen de faire arriver les bois en Autriche et à Vienne, où un prix assez haut leur est assuré. À cet effet, on a profité d'un col peu élevé qui permet de passer du bassin de la Moldau dans celui du Danube, pour construire un canal à mi-côte de la chaîne qui sépare les deux provinces. Il a été placé à une assez grande hauteur pour pouvoir franchir le col, et assez bas pour recevoir autant que possible les eaux et les bois supérieurs. Afin d'en augmenter encore l'usage, on a établi dans les localités favorables des plans inclinés, et au moyen de chariots qui font contre-poids et dont les uns s'élèvent tandis que d'autres s'abaissent, les bois sont transportés ainsi de la Moldau dans un canal d'où ils sont jetés dans un ruisseau flottable qui les conduit sur le bord du Danube. Là ils sont embarqués pour Vienne sur de grands bateaux. Cette exploitation fait arriver chaque année dans cette ville trente mille cordes de bois au moins.

Le canal est un travail vraiment monumental. Commencé par le grand-père du prince Adolphe, il a été terminé par le prince Joseph. Sa longueur est de vingt-sept mille toises; sa largeur au fond est seulement d'une toise, et aux bords supérieurs il en a deux. Sa profondeur est considérable. Placé à mi-côte, il est très-favorable à l'irrigation des prairies, chose d'une importance capitale et qui occupe beaucoup le possesseur actuel. Le canal parcourt un tunnel de deux cent vingt toises pour éviter un contre-fort qui l'eût allongé beaucoup. Tout le système de flottage est très-développé, très-bien entendu. C'était le seul moyen de tirer un parti convenable de ces immenses forêts.

Le prince Adolphe s'occupe avec ordre de l'administration de ses terres. Il a adopté pour système de réduire le plus possible la culture directe à laquelle il est obligé de se livrer. Aujourd'hui, les terres qui sont labourées à son compte ne dépassent pas dix-huit mille jochs ou dix mille hectares; mais il y a quarante mille jochs en prairies dont il récolte les produits ou qu'il loue en nature. Ses troupeaux de mérinos s'élèvent à cinquante mille têtes. Ses étangs factices, qui tour à tour sont mis en culture ou empoissonnés, lui rendent cent trente mille francs. Les brasseries figurent dans ses revenus pour cent quarante mille francs, et enfin il paye cinq cent mille francs d'impôts.

Tels sont les éléments de cette fortune colossale qu'une bonne administration rendrait plus considérable encore. Il y aurait mille détails intéressants dans lesquels je pourrais entrer; mais j'ai cru devoir me borner à présenter les masses et les résultats.

Les belles manufactures de cristaux dont le pays est rempli prospèrent beaucoup. Depuis bien des années, cette industrie est propre à la Bohême. Les fabriques françaises leur sont très-postérieures et ne les égalent pas dans la beauté des produits. La blancheur, l'éclat des couleurs, les mettent aussi bien au-dessus des fabriques anglaises, où l'on emploie le plomb de préférence à la chaux.

Le verre est un sel double de silice combiné avec la potasse ou la soude et de silice combiné avec la chaux ou le plomb. Quand on emploie la potasse au lieu de soude, le verre peut se dissoudre dans l'eau. Aussi le bon verre est-il toujours fabriqué avec la soude, ce qui le rend plus cher.