La cour se disposait à se rendre en Bohême, où l'empereur et l'impératrice devaient être couronnés. Retenu à Vienne par la rédaction de mon voyage, je ne pus m'y trouver et je le regrettai. Cette cérémonie porte un caractère particulier et présente une circonstance unique au monde, qui montre une galanterie dans les moeurs dont aucun autre pays ne donne l'exemple. La cérémonie du couronnement de la reine est isolée. Un jour particulier lui est destiné. Celui-là est entièrement consacré aux femmes. Ce sont elles qui exercent les fonctions de leurs maris. Elles règnent sans partage et sans contradiction, et, excepté le capitaine des gardes qui ne change pas, tous les hauts dignitaires sont représentés, toutes les charges sont remplies par des femmes.
L'empereur et les hommes sont rangés parmi les spectateurs. Le lendemain tout rentre dans l'ordre, et chacun reprend sa vie habituelle et l'usage des droits que la société lui a donnés.
L'hiver se passa d'une manière monotone, comme toujours, et ma publication eut lieu au printemps. Je ne puis exprimer la jouissance que j'ai éprouvée alors en entendant des voix unanimes s'accorder pour apprécier mes observations, pour en reconnaître la justesse et l'intérêt. Enfin je ne puis dire quel bonheur j'éprouvai en voyant même mes ennemis politiques déposer leur haine et faire trêve à leurs sentiments hostiles, pour m'adresser des compliments et me rendre justice. Ce résultat a profondément touché mon coeur et m'a causé, je l'avoue, un moment de bien-être que je ne me croyais plus capable de jamais sentir.
VOYAGE EN BOHÊME
Je n'avais pas visité la Bohême, ce pays si curieux et si intéressant. L'été de 1837 arrivé, je me déterminai à entreprendre ce voyage. J'observai avec le plus grand détail une partie de cette province et j'admirai la vigueur avec laquelle l'industrie s'y développe. L'agriculture prospère dans certains cantons, mais dans d'autres elle est assez négligée. En somme, cette province du royaume jouit d'une rare prospérité qui va toujours croissant. La nature l'a dotée de richesses naturelles très-grandes, et son industrie est déjà fort ancienne. Depuis un demi-siècle elle fabrique, au plus bas prix, des cristaux supérieurs à tout ce qui se fait en France, en Angleterre et dans les autres pays. Des fabriques de toiles de coton et de toiles peintes, semblables à celles qui existent dans notre Alsace, s'y sont élevées de tous les côtés. Le combustible est partout au plus vil prix, car on peut disposer, non-seulement de forêts qui semblent indestructibles, mais encore de mines de charbon de terre de bonne qualité que l'on peut regarder comme inépuisables. Le cercle de Pilsen n'est qu'un seul bloc de charbon qui pourrait suffire à toute la consommation des fabriques d'Europe. À côté de ces charbons, et partout, on trouve des minerais de fer fort riches, qui alimentent une multitude de hauts fourneaux. Aussi, de toutes parts, il s'en élève de nouveaux, et, malgré un accroissement de produits qui paraît fabuleux, ils ne peuvent suffire aux besoins. Le gouvernement est obligé d'accorder sans cesse la permission d'introduire des fers étrangers. Un seul mot donnera un aperçu de cet état de choses. Il y a vingt-cinq ans, la totalité de la fabrication des États autrichiens, hormis la Hongrie, ne dépassait pas quatre cent cinquante mille tonnes, et aujourd'hui elle est évaluée à plus de deux millions cinq cent mille tonnes, et chaque jour on étend l'emploi du fer dans les constructions civiles.
J'allai visiter d'abord les établissements du prince de Schwarzenberg, et je partis de Vienne à la fin de juin. Les terres dont quelques familles ont la possession sont dans des dimensions gigantesques, tellement grandes, que ceux qui habitent la France auront peine à croire à mes récits. Cependant ces domaines, tels grands qu'ils soient en Bohême, en Moravie, en Gallicie, ne sont rien en comparaison de ceux de Hongrie. Il faut excepter de cet état de choses l'Autriche haute et basse et le Tyrol; car ces pays sont constitués tout autrement. Dans ces dernières provinces les seigneurs ont conservé des droits seigneuriaux, mais presque aucune propriété, et les paysans possèdent à peu près tout le sol. Une influence fâcheuse sur les seigneurs, une erreur de l'administration, ont contribué à multiplier outre mesure les colons. Les grands propriétaires, qui sont le principe et le mobile de la bonne agriculture, ont disparu sans retour. Il s'est fait au profit de beaucoup de paysans de la Haute-Autriche de petites agglomérations, parce que cette population, investie de grands priviléges, est devenue riche; mais ailleurs, avec un bien-être suffisant, il n'en est pas de même, et ni les seigneurs ni les paysans ne dépassent une certaine aisance.
Les terres du prince de Schwarzenberg sont immenses, mais elles sont loin d'être arrivées partout à toute leur valeur. Le climat de cette partie de la Bohême est d'ailleurs le plus mauvais. Quoique situé au midi de la province, son élévation la rend très-froide. La base de ces vastes domaines consiste dans le duché de Krumau, qui lui donne de très-belles prérogatives, entre autres celle d'avoir des troupes; prérogative, au surplus, qu'il n'exerce pas et à laquelle il paraît avoir renoncé par le fait. Les forêts qui couvrent les montagnes lui appartiennent. Dans ces cantons, il en réunit cent quarante mille jochs, c'est-à-dire à peu près cent mille hectares, dont l'exploitation se fait par des coupes rases. L'aménagement est de cent et cent vingt ans; système qui me paraît moins bon que celui suivi en France, où l'on établit une réserve d'arbres de différents âges; mais peut-être est-il convenable pour des forêts composées entièrement d'arbres verts, dont la croissance est lente. Chaque joch de seize cents toises carrées donne un produit de cent vingt cordes de cent huit pieds cubes.
Je me rendis à un charmant château destiné à l'habitation de printemps, à Rothenhof, où je trouvai le prince et la princesse de Schwarzenberg. J'avais traversé la ville de Budweis, située au milieu d'une immense plaine, que possède presque en entier le prince de Schwarzenberg. La ville de Budweis ressemble à toutes les villes de troisième ordre d'Allemagne, toutes bâties sur le même plan.--Une place immense, des arcades tout autour, des maisons bariolées avec pignon sur la façade, voilà ce qui les compose. Cette ville renferme un dépôt d'artillerie. On ne comprend pas pourquoi on a choisi pour cet objet une ville ouverte et assez près de la frontière.
De Budweis je fus à Krumau, petite ville de six mille âmes, et chef-lieu de duché. Ici le pays devient triste et sévère. Le château, bâti sur un rocher escarpé entouré de la rivière qui, quoique encore près de sa source, est bientôt navigable, domine la contrée. C'est une immense maison sans architecture. Un assez grand jardin français est placé sur les montagnes voisines. Pour parvenir à les lier avec le château, on a construit, sur des voûtes superposées et qui traversent le vallon, un corridor d'une largeur prodigieuse et qui sert de route couverte pour s'y rendre.
C'est une belle chose que le château, comme monument de famille. Il est d'un bon effet à voir et à montrer; mais, comme habitation, il me paraît un des séjours les moins agréables que l'on puisse choisir. Aussi les possesseurs actuels ne l'habitent-ils jamais. Le printemps et l'été, ils résident à Rothenhof et l'automne à Frauenberg, château situé au commencement du plateau qui domine la plaine de Budweis, au-dessus de la Moldau qui coule à son pied, et au milieu des plus magnifiques campagnes de l'Europe. Le vallon qui conduit de Krumau à Rothenhof est charmant, silencieux et sauvage, sans être triste. Il offre de beaux points de vue et présente une riche et belle végétation.