Sommaire.--Reprise de mes Mémoires.--Publication de mon voyage en Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en Russie.--Le savant Fossombroni.--Couronnement de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche en Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la Bohême.--Château de Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de Bohême.--Fabrique de Leoner-Hain.--Prague.--Palais des États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de Prague (1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique Koeklin.--Château de Tetschen.--Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le maréchal Paskewitz.--Établissement métallurgique de Platz.--Carlsbad. --Elbogen.--Eger.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.--Riesenstein.--Champ de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de bataille de Lowositz.--L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les contradictions de son caractère.--Pilnitz.--Trésor de Dresde.--Fabrique de porcelaine de Saxe.--Suisse saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.--Colonie des Frères Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein.--Château de Malaczka, au prince Palffy.--Hiver à Vienne.--M. le duc de Bordeaux.--Études sur les fours à puddler.

Deux choses ont occupé principalement mon esprit dans ces dernières années: la rédaction des Mémoires de ma vie et le récit du voyage que j'ai fait en 1834 et 1835. Je m'étais imposé l'obligation de terminer le premier ouvrage avant de quitter Vienne, en 1834, et je l'ai remplie; car je regardais comme un devoir, avant de courir de nouveaux hasards, de ne pas compromettre le sort d'une publication qui doit avoir quelque poids dans l'histoire de mon temps. Seul vivant aujourd'hui parmi ceux qui entourèrent, à son début dans la carrière, l'homme extraordinaire qui a pesé d'une manière si puissante sur son siècle, et aucun de ceux qui avaient la même position que moi auprès de lui n'ayant écrit, mes paroles feront foi. J'espère que l'esprit de vérité qui m'anime donnera, aux yeux de la postérité, un crédit mérité à mes écrits. Ayant été de très-bonne heure, et pendant toute ma vie, acteur dans les plus grands événements de cette période fabuleuse de dix-huit ans, pendant laquelle tant de prodiges presque incroyables se sont succédé, jusqu'à ce que des malheurs plus grands encore soient venus la terminer et la clore, j'ai beaucoup vu, et sous le rapport des choses et sous celui des hommes. Pourvu d'une bonne mémoire, et, par un bonheur extraordinaire, n'ayant pas perdu un seul papier important, j'ai pu me rappeler les faits. Tous les événements sont encore présents à mon esprit. La lecture de ces Mémoires servira donc à éclairer sur la valeur des déclamations de cette foule de charlatans dont notre époque et notre pays sont remplis, et qui, suivant les circonstances des temps et les intérêts du jour, changent et modifient leur langage.

Le second ouvrage, le récit de mes voyages, doit être considéré comme faisant partie de mes Mémoires; mais, la nature des objets qu'il traite comportant une publication immédiate, puisqu'il s'agit de questions actuelles, j'ai cru convenable de les faire paraître sans retard. Sa composition avait été un objet de grand intérêt, et sa mise au jour un motif de vives inquiétudes. Le rôle d'auteur que j'allais prendre, et qui amène avec lui la critique, était fait pour m'intimider. Mon nom pouvait réveiller des passions populaires et m'occasionner une critique injuste et passionnée. Mes amis de Paris, dont l'attachement pour moi est sincère, et dont les lumières m'inspirent la confiance à juste titre, me déconseillaient cette publication; d'autres amis, résidant à l'étranger, étaient d'un avis opposé. Après quelques incertitudes, je me suis décidé à faire imprimer mon ouvrage, et je rends grâces au ciel de m'avoir inspiré le courage de cette résolution. Un concert de louanges de tous les partis, de journaux de toutes les opinions, est venu me récompenser de mon labeur. Je n'avais pas rêvé un succès pareil, et il a été un heureux épisode de ma pâle vieillesse. Ainsi j'ai beaucoup à me féliciter d'avoir été, en 1834, à soixante ans, entreprendre un voyage de plus de trois mille lieues, dans divers climats. J'ai donné ainsi un emploi utile à quelques années, qui, sans cela, se seraient écoulées dans l'oisiveté. J'ai ajouté à mes connaissances; je me suis éclairé sur l'avenir d'un pays dont les destinées seront pendant longtemps une grande préoccupation pour l'Europe: j'ai réveillé les souvenirs de ma jeunesse; enfin j'ai eu l'occasion de recevoir partout ces témoignages de considération et d'estime qui, dans le malheur et l'infortune, sont bien plus flatteurs encore que dans la prospérité. Je le répète, un dernier rayon de soleil a éclairé ma vie, et j'ai trouvé les plus douces et les plus consolantes sensations dans le voyage en lui-même et les souvenirs qu'il m'a laissés, dans le travail de rédaction qui l'a suivi et dans le succès qui a accompagné sa publication.

Une chose que je n'ai pas mise dans mes récits, et qui doit trouver sa place ici, ce sont les efforts qu'à mon passage en Russie, et au milieu des honneurs qui m'ont été rendus, le général Witt n'a cessé de faire pour m'engager à entrer au service de Russie; mais, fidèle aux souvenirs de ma jeunesse et aux affections de toute ma vie, je n'ai pas voulu risquer d'être obligé de combattre contre mon pays, ou du moins de me réjouir de ses malheurs et de ses revers. Moi, soldat dans toute mon essence, j'ai eu, je l'avoue, la forte tentation de servir un souverain que j'aime et que j'admire, qui m'honore de sa bienveillance, dans un pays où la dignité dont je suis revêtu place au-dessus des plus grands seigneurs, et dans les premiers rangs d'une armée qui est à la fois nombreuse, belle et bonne. Je ne puis dissimuler que mon refus est un des plus grands efforts de vertu que j'aie jamais eu à faire.

Mon retour de l'Orient fut suivi d'un séjour de plus d'une année en Italie, qui m'a fait goûter des jouissances toutes particulières. Les charmes du séjour de Rome, quand il est prolongé et libre de tous devoirs, est inexprimable. En unissant les délices des rêveries à l'étude des antiquités, je vivais entre des souvenirs de mille espèces et le bien-être actuel que l'Italie peut seule donner. Des intérêts sérieux me rappelèrent à Vienne en 1836.

En m'y rendant, je m'arrêtai à Florence, que je n'avais pas vue depuis trente-six ans. Cette ville me parut, malgré son caractère particulier et imposant, malgré ses palais forteresses qui, pour ainsi dire, présentent son histoire en relief, malgré ses richesses et les chefs-d'oeuvre des beaux-arts qu'elle possède, et le talent avec lequel elle les fait valoir; elle me parut, dis-je, une ville d'un ordre inférieur. Une circonstance particulière donna cependant de l'intérêt à mon passage.

Je vis M. Fossombroni, un des savants les plus remarquables de notre époque, grand géomètre, et qui, par une bizarrerie singulière de la nature, ressemble extraordinairement, par sa physionomie, au célèbre Lagrange, le savant le plus digne d'être comparé à Newton. Fossombroni, autrefois chargé d'affaires de la cour à Florence, auprès du grand-duc, dont il est aujourd'hui ministre, m'avait conduit, il y avait juste jour pour jour quarante ans, à l'audience du grand-duc Ferdinand, père du prince régnant, lorsque j'avais été envoyé auprès de ce souverain par le général Bonaparte, au moment où l'armée marchait sur Livourne.

Ce qui me frappa le plus à Florence, ce fut le caractère de ses habitants. Le peuple toscan possède les qualités des autres Italiens, sans en avoir les défauts. Les vertus qui lui sont propres sont une grande douceur, un esprit d'ordre, un respect sincère pour les lois et, par-dessus tout, un goût exquis et une délicatesse de sensation remarquable pour tout ce qui tient aux beaux-arts. Plus tard, dans d'autres loisirs, je mettrai en ordre mes observations sur Rome et sur Florence.

Aujourd'hui je veux arriver rapidement à une autre époque, où des récits d'un intérêt général pourront m'occuper.

Après m'être arrêté quinze jours à Florence, je continuai mon voyage, et je passai par Turin pour y voir quelques amis. J'y trouvai la marquise de Podenas, qui y demeure, femme d'un esprit distingué, et qui est pour moi l'objet d'une très-ancienne et très-constante affection. J'arrivai à Vienne le 14 juillet. Le choléra y régnait alors avec une grande intensité. C'était la seconde reprise, pire que la première, et qui causa une mortalité fort grande. Mais, comme on s'accoutume à tout, même aux plus grands maux, on ne s'en occupait plus, et à l'effroi le plus immodéré avaient succédé dans la population l'indifférence la plus absolue et la confiance la plus aveugle.