Je continuai mes excursions et j'allai visiter le prince et la princesse Palffy dans leur charmant établissement de Marcheck, situé sur la rive droite de la Marche, limite entre l'Autriche et la Hongrie. C'est la résidence d'été du chef de cette famille, riche et considérable, mais déchue de son ancienne puissance, et qui restera dans une sorte d'infériorité, jusqu'à ce qu'un homme capable arrive au pouvoir, comme on l'a déjà vu, car elle a fourni plusieurs palatins. Elle est du petit nombre des familles hongroises qui, toujours scrupuleuses sur le choix de leurs alliances, peuvent aujourd'hui faire les preuves les plus étendues.
Le château de Marcheck n'est pas considérable, mais il est arrangé avec soin. De très-beaux jardins et des bouquets de bois d'une belle venue, séparés par des prairies toujours vertes, l'environnent. La princesse Palffy, femme de mérite et d'esprit, recommandable par ses hautes qualités, en fait les honneurs à merveille. Nous parcourûmes les environs. Le prince Palffy, qui s'occupe avec succès de ses affaires et se consacre entièrement à remettre en ordre une grande fortune dérangée par son père, fortune qui doit retourner à ses neveux, car il n'a pas d'enfants, me montra ses établissements d'agriculture, qui sont bien tenus et bien conduits. Une fatalité à la manière des anciens a frappé sur lui, et une impression profonde de tristesse a donné un cachet particulier à son humeur et à sa physionomie. Son frère, qu'il aimait, est mort de sa main à la chasse, et un pressentiment avait annoncé à ce frère, depuis longtemps, une fin prématurée: on lui avait prédit qu'il ne dépasserait pas l'an 1830. Il était au moment d'achever cette triste année lorsque, étant à la campagne, le prince Palffy lui proposa et le pressa de venir à la chasse, ce dont il ne se souciait pas. Une balle, en ricochant, l'étendit roide mort. On conçoit qu'un souvenir pareil empoisonne la vie, et, en vérité, le prince Palffy se nourrit de sa douleur. Il ne vit que pour ses neveux et se plaît à exagérer ses devoirs.
Dans nos promenades, nous allâmes voir le château de Teben, placé sur une montagne qui s'avance dans le Danube et commande l'embouchure de la Marche dans le fleuve. Sa possession rend maître absolu de la navigation. Nous avons, à cet effet, occupé ce poste militaire en 1809, et, en l'évacuant, nous l'avons démantelé. Aujourd'hui ce n'est plus qu'une ruine, mais d'un grand effet pittoresque.
Peu après mon retour à Vienne, je fus chez le prince de Lichtenstein, dont les établissements sont les plus beaux de l'Autriche, et dont la fortune est peut-être la première du continent de l'Europe. Elle se compose de trois millions de francs de revenus parfaitement en ordre et sans un sou de dettes; des terres immenses, bien cultivées, beaucoup de châteaux en bon état, en un nombre presque ridicule. Sa famille, très-ancienne, est fort populaire en Autriche, et elle a toujours compté, parmi ses membres, un grand nombre de généraux distingués et de bons soldats. C'est un des piliers de la monarchie, et cette famille est un des éléments de la puissance nationale.
Je trouvai le prince Louis, chef actuel de ses nombreux frères et soeurs. Sa superbe femme est aussi bonne que belle; sa mère, la princesse Jeanne, une des plus aimables femmes que l'on puisse rencontrer et qui, sans être jamais sortie de l'Autriche, parle un français aussi pur et aussi élégant que la personne la plus distinguée et de la meilleure compagnie de Paris. Une chose gâte tous ces avantages, et chacun la déplore; c'est une extrême surdité qui lui rend à charge le monde, dont elle serait si naturellement un des plus beaux ornements.
Je passai une semaine à Eisgrub. La matinée était employée à la chasse ou aux courses de curiosité, et la soirée était animée par une agréable et nombreuse société.
Les principales possessions du prince de Lichtenstein sont en Moravie; il en a partout, mais c'est là qu'est le siége de ses grandes richesses. Il en avait davantage encore, car l'immense terre de Nicolsbourg appartenait autrefois à sa famille, et on prétend qu'un Lichtenstein la perdit dans une partie en jouant avec un Ditrichstein. Il y a même, à peu de distance d'Eisgrub, sur le chemin de Felsberg, un monument qui rappelle ce fait, la croix dite du Soufflet. La chronique raconte que le prince de Lichtenstein, revenant chez lui après cette équipée et ayant rencontré dans ce lieu sa femme à laquelle il fit la confession de sa faute, celle-ci lui donna un soufflet, et la croix fut élevée, je ne sais trop dans quelle intention, pour perpétuer le souvenir de cet événement.
Les environs d'Eisgrub n'avaient pas été favorisés par la nature. Le pays, tel qu'il est, a été créé par le prince Jean. Le sol était autrefois couvert de marais. On en a creusé une partie pour faire de vastes étangs, et, avec la terre qui en est sortie, on a élevé les terres environnantes. D'immenses plantations ont été faites et, grâce à tout cela, on a eu en même temps des lacs et des forêts. L'habitation d'Eisgrub ressemble plus à une maison de campagne des environs de Paris qu'à un château; mais c'est une maison de campagne d'une très vaste dimension. Le jardin est dans des proportions semblables. Cependant la tenue en est soignée comme s'il était de quelques arpents. Des corbeilles de fleurs jetées çà et là, une pièce d'eau en face du château, et un beau gazon en font l'ornement; mais les corbeilles seraient ailleurs des jardins, la pièce d'eau un lac, et le gazon une prairie. À la suite de ce magnifique lieu de promenade, du côté de Luxembourg, il y a un parc enclos de quatre mille arpents, et du côté de Felsberg d'autres parcs plus grands encore. Ainsi, suivant le caprice, la saison ou la nature du gibier, les chasses peuvent être faites dans des pays clos ou ouverts.
La grande habitation, l'habitation féodale, le véritable château, n'est cependant pas à Eisgrub: elle est à Felsberg, situé à deux lieues.
Ce château est dans les plus vastes dimensions. Le prince de Lichtenstein s'y établit à l'époque des grandes chasses. Il peut y recevoir et y loger soixante à quatre-vingts étrangers, et y mener une existence royale. Malheureusement le prince Jean, dont le goût n'était pas sûr, quoiqu'il ait eu quelquefois d'heureuses idées, se trompait aussi comme il l'a fait ici. Au lieu de laisser au château de Felsberg son caractère féodal, il a voulu le moderniser. En détruisant les contrescarpes, en comblant et en plantant ses fossés, il a défiguré cette habitation.