Le prince Jean avait un goût désordonné pour les fabriques formant point de vue et les paysages qu'il composait. Dans beaucoup de ses possessions, et particulièrement aux environs de Vienne, il a bâti des usines. Rien de plus beau que les restes historiques qui survivent aux siècles; rien de plus beau que les habitations que consacre l'histoire et qui rappellent des temps qui sont loin de nous. Plus qu'un autre peut-être je respecte les souvenirs, et ce qui les fait naître me plaît et m'inspire. Mais bâtir des ruines, mentir avec prétention, mettre les rêves de l'imagination à la place des vérités de l'histoire m'a toujours paru une ridicule aberration de l'esprit. Au surplus, le prince Jean n'a pas donné dans ces écarts-là à Eisgrub. Il a fait des créations qui ornent le paysage, et plusieurs sont très-belles, si toutes ne sont pas de bon goût. Ainsi il a bâti un délicieux pavillon, appelé le pavillon de la Frontière, parce qu'il est placé, avec son petit jardin de fleurs, moitié en Moravie et moitié en Autriche. En face est une pièce d'eau de quelques mille arpents, donnant de très-grands revenus par le poisson qui s'y nourrit. Elle forme un véritable lac. La maison de la Frontière est un but de promenade et un lieu où l'on va dîner souvent en été. D'un autre côté, sur une hauteur et en vue d'Eisgrub, est un arc triomphal qui sert de rendez-vous de chasse. Il est juste des mêmes dimensions que l'arc de triomphe de Trajan, à Rome, et revêtu d'assez beaux bas-reliefs. Dans une autre direction, et toujours en vue d'Eisgrub, est une salle ronde qui est encore un but de promenade. Autour de la salle est une vacherie de luxe, et de magnifiques vaches suisses sont vues à travers de belles glaces. Un monument représentant les propylées d'Athènes, élevé par le prince Jean à son père et à ses frères, est placé près de Felsberg. On y voit leurs statues, et, par un caprice bizarre et une singulière défiance de l'avenir, il y a mis aussi la sienne. Cette construction n'est pas d'un goût pur.
Enfin, dans une autre direction, il y a un charmant bâtiment appelé Vohauska, destiné à recevoir les acteurs et les spectateurs, lors de la chasse au sanglier. Ces animaux, pressés, sont forcés de traverser une pièce d'eau, et de passer à portée de fusil de la maison d'où on les tire. Ceux qui échappent arrivent dans une prairie en face du revers de la maison. Là des cavaliers les attaquent à la lance; combat véritable, chasse périlleuse, exercice chevaleresque qui doit être d'un grand intérêt. Deux cavaliers sont toujours réunis pour se soutenir et s'entr'aider.
On raconte que le célèbre prince Louis de Prusse, tué à Saalfed, quelques jours avant la bataille d'Iéna, étant venu à Eisgrub, fut convié à cette chasse. Le prince Jean était son soutien. Le prince Louis, renversé de son cheval blessé, allait être victime quand le prince Jean arriva et le délivra en perçant sur son corps le sanglier.
Je terminai mes courses d'automne par une nouvelle visite à Malaczka, chez le prince et la princesse Palffy. C'est un vaste et immense château sans architecture, mais chef-lieu d'une terre de vingt mille paysans, et dont le revenu net est de plus de trois cent mille francs. Le pays est monotone et triste, couvert de sable, mais aussi de grandes forêts, dont le produit est considérable à cause du voisinage de Vienne. Sur le penchant d'un contre-fort des Karpathes, qui borne cette plaine, est située une belle ruine, Blessenstein, reste d'un château féodal de cette contrée. C'est dans le voisinage qu'est arrivé l'événement funeste dont le prince Palffy gémit encore et gémira tout le reste de sa vie.
Tous les hivers de Vienne se ressemblent par la rigueur du climat et la monotonie de la vie. La fin de celui-ci fut un peu égayée par l'arrivée du grand-duc de Russie, qui, retenu dans l'occident de l'Europe par un état de santé qui mettait en danger sa conservation, revenait de l'Italie, qu'il avait parcourue pendant quelques mois. On fit de grands efforts pour le bien recevoir, mais toutes les fêtes de la cour aboutirent à des tableaux qui furent assez agréables et à un spectacle, l'époque de l'année ne permettant pas de donner un bal. Ce jeune prince est fort beau et de moeurs très-douces.
Un reste de forces réveillait encore mon ambition: non celle des grandeurs, il y a longtemps qu'elle est éteinte chez moi, mais celle plus honorable qui tient au développement des facultés. Je formai le projet de faire un nouveau voyage en Asie, et mes conversations avec M. de Humboldt, à Toeplitz, avaient mûri ce projet. Je voulais revoir la Russie méridionale; remonter le Don et le Volga; aller en Sibérie, en visitant Casan et l'Oural; de Tobolsk revenir à Orenbourg, pour de là aller faire un séjour de quelques semaines chez les Tartares, afin de comparer leurs moeurs et leur manière de vivre avec celles des Arabes qui, sauf la différence du climat, sont dans des conditions sociales qui se ressemblent; puis arriver sur la mer Caspienne à Gourief, en suivre les bords jusqu'à Astrakan; traverser le Caucase; voir la Géorgie; entrer en Perse; aller à Hérat, puis à Ispahan et au golfe Persique, pour revenir en Géorgie, en Mingrélie et rentrer en Europe en m'embarquant pour Odessa à Redout-Kalé. C'était une expédition de dix-huit mois. Comme une semblable entreprise ne pouvait pas être faite sans la permission de l'empereur de Russie, et même sans son appui, j'écrivis au comte de Nesselrode pour le prier d'être l'intermédiaire de l'expression de mes désirs auprès de son souverain. Il me répondit la lettre la plus aimable où, en m'annonçant le consentement de l'empereur et me prévenant que les ordres seraient donnés pour me recevoir d'une manière conforme à ses sentiments pour moi, il m'engageait, de sa part, à remettre à une autre époque la partie de mon voyage qui concernait le Caucase et la Perse. Or cette partie de mon voyage était la principale. Je tenais à fixer mon opinion sur cette grande question de guerre entre les Russes et les Anglais en Asie. Aussi je renonçai à mon voyage. En répondant au comte de Nesselrode, je le priai de remercier Sa Majesté de ses nouvelles bontés pour moi, et j'ajoutai que j'attendais, pour en faire usage, qu'elles fussent sans limites. Or, à mon âge, un ajournement est un abandon.
En général, le gouvernement russe paraît redouter que des hommes en état de juger parcourent cette partie de ses frontières. Les Russes y ont une existence si précaire, un pouvoir si mal assis, et peut-être si menacé, qu'ils ne veulent pas permettre que les étrangers puissent y regarder, pour publier ensuite le résultat de leurs observations. Au surplus, la question des Anglais et des Russes me paraît fort éclaircie depuis que les Anglais, intéressés à tout laisser dans l'obscurité, ont démontré, bien imprudemment à mon sens, la possibilité d'aller les trouver dans les Indes en traversant eux-mêmes l'Indus pour s'emparer de Caboul; car, s'ils ont pu venir à cette immense distance, dans un pays pauvre qui leur est hostile, à plus forte raison les Russes peuvent-ils aller dans l'Inde, pays de ressources et où ils trouveraient de nombreux alliés.
Peut-être l'entreprise que je formais, et qui exigeait dix-huit mois de voyage, demandait-elle plus de forces qu'il ne m'en reste. Toutefois ce dernier épisode a clos ma carrière un peu plus tôt que je ne l'avais pensé, et à présent, de toutes manières, je la regarde comme finie. Tout l'intérêt de ma vie doit se trouver placé dans mes relations avec quelques amis intimes.
Depuis ce changement dans mes projets, j'ai recommencé mes courses en Bohême et dans la Haute-Autriche; mais, avant de partir pour cette nouvelle tournée, un agréable épisode embellit mon été.
M. le duc de Bordeaux, que je désirais vivement revoir, vint à Vienne après avoir parcouru une partie de la Hongrie pour son instruction. Il était accompagné de plusieurs personnes que j'aime et que j'estime, entre autres du général Foissac-Latour, un des meilleurs officiers de l'armée française, et qui a longtemps servi sous moi. M. le duc de Bordeaux passa une semaine à Vienne, et je le vis beaucoup. Je le menai sur le champ de bataille de Wagram, et lui expliquai, sur place, les mouvements des deux armées et les circonstances de la bataille. Il comprit tout avec facilité et intelligence. Mes rapports avec lui me furent fort agréables. Je lui trouvai un esprit juste, des manières aisées et de l'instruction. Enfin il me parut tel que ses amis doivent désirer qu'il soit, et remplissant les conditions que sa difficile position lui impose. Je ne sais pas ce que le ciel lui réserve, mais il me paraît que, s'il est appelé à jouer un rôle, il est bien préparé pour le remplir. Je l'ai revu il y a peu de mois, et il m'a paru justifier complétement l'opinion que je viens d'exprimer, et qui date déjà de plus de deux ans.