Je passai une saison à Carlsbad en bonne et agréable compagnie. J'allai à Marienbad, revoir Koenigswart. Je fus chez le comte de Kollowrath, dans une terre qu'il habite quelquefois dans le voisinage de Vienne; puis je retournai à Toeplitz, où je devais rencontrer pour la dernière fois le feu roi de Prusse, qui mourut peu de temps après. C'était un homme de bien et de conscience, élevé à l'école du malheur, et qui a eu ensuite la force de supporter une grande prospérité. Je revins dans la Haute-Autriche, où je passai tout le reste de mon automne chez des amis qui habitent cette belle contrée, et je rentrai à la fin de novembre à Vienne, où j'arrivai le lendemain de la mort presque subite de la duchesse de Sagan, femme dont les histoires, la vie et les aventures ont été, quoique assez vulgaires, remarquables dans le temps des choses extraordinaires.

Le printemps m'apporta de nouvelles douleurs. Madame la comtesse Esterhazy, cette amie dont la conservation m'est si chère, fut en danger de mort pendant quarante jours. Elle seule m'a fait connaître dans toute son étendue la profonde douleur que peut causer la crainte d'être séparé pour toujours d'une personne que nous aimons autant que nous la respectons profondément.

L'année précédente, un maître de forges de Bourgogne, M. Maître, dont les intérêts avaient été autrefois communs avec les miens, et dont je n'avais aucun motif de suspecter ni les lumières ni la bonne foi, m'avait écrit pour me faire part d'une découverte importante faite dans la fabrication des fers au moyen de fourneaux marchant sans machines soufflantes et par les courants d'air naturels. Il avait reçu des renseignements précis sur le succès des expériences, qui, s'il n'avait pas été complétement obtenu, était de nature à inspirer toute confiance. On avait obtenu des fontes d'une qualité supérieure, des produits très-considérables, une grande économie de combustible, et la facilité d'en employer de toute nature. Enfin il en résultait la facilité de construire des usines partout sans courants d'eau, sans machines à vapeur, et, par conséquent, soit sur les mines, soit au milieu des bois et dans le lieu le plus avantageux. La fabrication se faisait d'elle-même et par l'action seule des forces naturelles et des courants. Elle était réglée par la force du tirage. Tout cela était bien séduisant, et les expressions employées dans les lettres de M. Maître étaient tellement précises, que, malgré les objections que mon esprit me suggérait et le doute que la réflexion faisait naître, je finis par y croire. M. Maître faisait construire un fourneau sur une mine de charbon de terre dans les environs d'Autun. Il devait me tenir au courant de ses travaux et des expériences qu'il renouvelait. Après s'être entendu avec l'inventeur, il m'engageait à faire prendre un brevet d'invention par l'Autriche.

J'attendais avec impatience les nouvelles que M. Maître devait me donner, mais j'attendis en vain. Son fourneau fut construit, mais le mauvais temps avait mis obstacle à ce que les expériences pussent être faites d'une manière complète, et il les avait remises au printemps. Tous ces délais répugnaient à mon impatience, et je conçus l'idée de les faire moi-même et de construire, dans une usine impériale, à Neiberg en Styrie, un fourneau assez grand pour essayer cette fabrication. Je modifiai les plans qu'on m'avait envoyés et je mis en action toutes les ressources de mon esprit pour arriver à un résultat favorable.

Les travaux une fois avancés, je me rendis sur les lieux et je m'y établis, pour en diriger moi-même l'achèvement. Là, méditant sur le plan et remarquant le canal de communication qui liait le corps du fourneau avec la cheminée d'appel, l'idée d'employer les flammes qui sortaient du fourneau à puddler la fonte me vint à l'esprit, et je fis construire un four à puddler sur le canal et une seconde cheminée d'appel, afin de pouvoir, à volonté, diriger les gaz par l'une ou l'autre cheminée, suivant que le four à puddler travaillerait ou ne travaillerait pas. Le fourneau fut mis en feu et la combustion se fit de la manière la plus active et la plus complète, malgré des charges de trente pieds. Le minerai fut réduit, fondu; mais la partie inférieure du fourneau, le creuset, étant resté froide, le métal se prit, et, les tuyères s'étant obstruées, le courant d'air fut intercepté et le fourneau s'arrêta. Je fis rétrécir l'orifice intérieur des tuyères et leur donner une direction plus inclinée, en même temps que je fis rétrécir le creuset pour y concentrer davantage la chaleur; mais les résultats furent les mêmes. Je fis construire au milieu du creuset une colonne creuse, qui formait le commencement d'un canal souterrain qui venait à la cheminée d'appel. Un tirage allant de haut en bas s'établit et échauffa le creuset annulaire qui environnait la colonne; l'anneau entier se remplit de métal qui se refroidit. Cette disposition fut renouvelée sur une plus grande dimension, et alors le creuset devint suffisamment chaud; car, élevant les tuyères de plusieurs pieds au-dessus de la pierre du fond, tout le tirage se faisant par en bas, la partie supérieure du fourneau fut froide, la réduction du minerai n'eut pas lieu, et la fusion ne s'effectua pas. Je divisai les courants et partageai leur action de manière qu'une partie du tirage se fît par en haut et l'autre par en bas; mais alors les deux effets furent manqués. Les dépenses que ces expériences m'occasionnaient se trouvaient au-dessus de mes moyens, je dus les arrêter. Mais les lumières qu'elles m'ont données ont fixé mon opinion sur la possibilité et la grande probabilité d'un résultat avantageux; elles m'ont permis de constater les principes ci-après que je crois incontestables.

Dans les fourneaux sans soufflerie, les courants d'air sont le résultat de la différence des températures. On peut en augmenter la vitesse par une hauteur plus grande de tirage, comme, dans les fourneaux ordinaires, on y parvient par des machines plus puissantes, qui projettent l'air avec une force plus grande. Dans les uns, on agit par aspiration, et, dans les autres, par pression. Ainsi la quantité d'air nécessaire à la combustion est également assurée dans l'un et dans l'autre système. Les interstices des charges laissent un intervalle suffisant au passage de l'air, et la pression, que l'on a représentée comme une chose nécessaire, ne sert qu'à donner une quantité convenable d'air dans un temps déterminé. Mais la grande différence des deux modes constate en ceci: avec les fourneaux sans soufflerie, on a nécessairement la combustion et les courants d'air dans la ligne droite que déterminent par leur position respective les orifices d'entrée et de sortie, tandis qu'avec des machines soufflantes, l'action étant mécanique, on fait arriver l'air d'où l'on veut, parce qu'il est lancé avec une force de projection constante, dont on peut à volonté faire varier la direction. Ainsi c'est à diriger les courants dans le but d'avoir la chaleur où elle est nécessaire que tous les calculs doivent tendre pour les fourneaux sans machines soufflantes.

Je pense, après avoir étudié la question avec soin et suivi les phénomènes qui se sont passés sous mes yeux, qu'on doit regarder comme constants les faits énoncés ci-après. Le tirage, une fois établi, traverse sans peine les plus épaisses charges de combustibles et de minerai, si surtout le minerai n'est pas en poussière. En réduisant les fourneaux de quinze à dix-huit pieds et employant des minerais fusibles, on ne trouve jamais d'obstacle de ce côté.

La chaleur nécessaire pour opérer la réduction et la fusion est obtenue en se servant de la totalité des gaz et du calorique pour cet objet.

En divisant les courants, on n'en a plus assez pour produire un effet satisfaisant; et je conclus que l'on doit réussir parfaitement avec un fourneau de petite dimension, en établissant la totalité des courants de haut en bas; et pour cela voici les constructions que j'exécuterais.

Je construirais un fourneau avec une tour de quinze à dix-huit pieds, dans la forme consacrée par l'usage, avec un creuset carré de vingt pouces de côté. Je fermerais le gueulard au moyen d'un chapeau mobile qui s'ouvrirait pour placer les charges; je ferais construire une douzaine de tuyères à quatre pieds au-dessous du gueulard, autour du fourneau, et je donnerais seulement quatre pouces carrés d'ouverture aux orifices intérieurs; enfin j'ouvrirais le creuset d'un côté jusqu'à un pied ou quinze pouces de hauteur à partir de la pierre du fond, et je mettrais à la suite un four à peu près semblable aux fours à réchauffer, avec un floux de six pouces en hauteur et après une cheminée de rappel de dix-huit pouces d'ouverture placée presque horizontalement, de manière à pouvoir y placer aussi un four à puddler qui prendrait les flammes pour les rendre à la cheminée, ou les y laisserait passer extérieurement, selon le besoin.