Je ne doute pas un moment d'un succès complet, car tous les inconvénients remarqués seraient prévenus. Ce four à la suite, à voûte surbaissée, serait fermé par une dame et deviendrait le véritable creuset, et une porte serait disposée pour faire la coulée. Toute la chaleur et les gaz du fourneau seraient employés: 1° à réduire le minerai et à le fondre; 2° à échauffer le creuset, qu'ils traverseraient en totalité. Aucun engorgement ne serait plus à craindre.
Pendant mes expériences, je dirigeai les flammes du fourneau par le four à puddler et j'essayai le puddlage, qui réussit parfaitement bien. Ce succès fit grande sensation parmi tous les industriels occupés de métallurgie.
Je pensais qu'ayant pris un privilége pour l'emploi des flammes perdues je trouverais dans cette invention un grand dédommagement de l'échec que j'avais éprouvé; mais il en fut tout autrement, et l'on me disputa le mérite d'avoir eu le premier cette idée en Autriche et d'en avoir fait l'application. Je n'avais apporté aucun mystère dans mes travaux, et moins auprès des employés du gouvernement qu'envers aucun autre, puisque c'était dans une usine impériale et avec l'appui de l'administration que j'opérais; mais l'idée d'appliquer les flammes perdues des hauts fourneaux à puddler avait frappé le directeur de Mariazell, un sieur Lait, homme capable, mais intrigant. Sans compter pour rien la priorité de mes idées sur les siennes et de mes travaux en pleine exécution, il se mit à construire de son côté, et il intéressa l'amour-propre du prince Lobkowtz, directeur du département des mines et fonderies dans son entreprise.
Je ne pris aucune précaution contre un tel procédé, ne pouvant pas supposer un moment que l'on se servirait des travaux de Mariazell contre mes intérêts. On soutint que ce n'était pas la même chose, puisque j'avais employé un fourneau marchant sans machine soufflante, tandis que l'on s'était servi de fourneaux avec soufflerie, comme si ma première pensée n'avait pas été de consacrer mon procédé à ces mêmes usines, comme si mon brevet de privilége n'en faisait pas expressément mention. On se rabattit sur ce que mes plans étaient peu détaillés et le mémoire peu explicatif, et on prétendit que le gouvernement, plus libéral que moi, voulait donner à chaque particulier la facilité de faire librement chez lui ces améliorations sans payer aucun droit. Pour défendre les miens, il eût fallu soutenir un procès et faire de grands frais. Ma position ne comportait guère un procès entre moi et le gouvernement, et je dus céder.
L'administration racheta mon privilége, et, convaincue enfin que mes travaux avaient donné une impulsion utile à l'industrie, elle décida que mes frais d'expérience me seraient remboursés. Les employés triomphèrent dans leur amour-propre; mais, comme il fallait que le triomphe de leur intérêt pécuniaire eût son tour, on découvrit qu'un M. Fabre-Dufour avait puddlé dans Wurtemberg avec des flammes perdues, et l'on proposa au prince de Lobkowtz de lui acheter son appareil et de le privilégier en Autriche; de manière que l'administration, qui, à mon égard, prétendait avoir inventé en même temps que moi et annoncé qu'elle défendait les droits de tous en m'empêchant de jouir de mon privilége, déclara plus tard qu'elle n'avait rien inventé, et reconnaissait M. Fabre-Dufour comme inventeur, en lui achetant le privilége de se servir de ce procédé et non pas pour tous les fabricants de la monarchie, mais seulement dans les usines impériales, abandonnant ainsi les droits du public qu'elle avait prétendu protéger. Ce récit est assez clair et n'a pas besoin de commentaire.
Fatigué de la vie monotone de Vienne et de son climat rigoureux, privé de la présence de personnes qui m'étaient chères et qui voyageaient en France, je pris le parti d'aller passer mon hiver à Venise, où une grande liberté, la jouissance d'une bonne température, un excellent spectacle et une société agréable et hospitalière, réunissaient des avantages précieux pour un homme qui, comme moi, tient de l'ermite et n'a pas encore complétement cependant renoncé au monde. C'est sous ces influences, et à Venise même, que j'écris en ce moment ces lignes.
LIVRE VINGT-SIXIÈME.
1839-1841.
Sommaire.--Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec Méhémet-Ali.--Confidences.--Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un intermédiaire utile.--Opinion du prince de Metternich.--Situation de Méhémet-Ali vis-à-vis de diverses puissances.--Intervention de la Russie.--Le prince de Metternich s'appuie sur l'Angleterre.--Mémoire sur la question d'Orient, intitulé: De la crise de l'Orient et de la politique qu'elle semble exiger.--Terreur inspirée à Vienne par le traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en campagne.--Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes relations avec l'Égypte.--Appendice.