J'ai raconté de suite la manière dont j'ai passé les dernières années qui viennent de s'écouler. Je n'ai pas parlé des rapports que j'avais conservés avec l'Égypte. Cet épisode faisant un tout, et se liant avec les affaires d'Orient qui se sont déroulées l'année dernière d'une manière si pénible, si douloureuse et malheureusement si honteuse pour la France, j'ai cru devoir en faire le récit à part; et, afin d'entrer dans tous les détails qui s'y rattachent avec des circonstances qui sont inconnues, avant de lire ce qui va suivre, j'engage à prendre connaissance de ce que j'ai écrit sur l'Égypte et sur Méhémet-Ali.

J'ai consigné dans mes récits les conseils que je lui ai donnés. Ils étaient sincères et, je crois, très-opportuns. Je n'ai caché qu'une chose, c'est que, dans nos conversations, il m'avait confié, dès mon arrivée, que, ne pouvant douter des intentions hostiles du sultan, sachant l'esprit de haine qui régnait contre lui au sérail, et voyant même des préparatifs qui avaient pour but de le déposséder des droits qu'on lui avait reconnus et des provinces qu'on lui avait accordées, il trouvait contraire à la raison de fournir des secours à son ennemi et de lui envoyer de l'argent; que, par conséquent, il était disposé à refuser le tribut et à se déclarer indépendant.

Méhémet me demanda mon avis sur la conduite à tenir. Je lui répondis que l'accueil qu'il m'avait fait, l'idée que je m'étais formée sur lui et mon propre caractère m'imposaient l'obligation de lui parler avec franchise et sincérité; qu'en conséquence je n'hésitais pas à lui déclarer que le parti vers lequel il semblait incliner lui serait funeste, s'il l'adoptait. Je lui dis: Je passe condamnation sur les sentiments hostiles que vous supposez au sultan. J'allai même jusqu'à les lui certifier, car je n'avais entendu parler à Constantinople que des projets guerriers de la Porte et du désir d'en appeler aux armes. Je savais, par l'ambassadeur de France et l'internonce d'Autriche, que leur influence tout entière, consacrée à empêcher une levée de boucliers qui devait amener la perte du sultan et à calmer une ardeur et une colère qui pouvaient avoir pour résultat la crise la plus fâcheuse et la plus fatale, semblait quelquefois devoir être impuissante.

Ainsi j'étais parfaitement d'accord avec Méhémet-Ali sur le point de départ de sa politique et sur la situation des choses; mais j'ajoutai bien vite: «Malgré cela, vous ne pouvez suivre sans péril la marche que vous indiquez. Vous perdriez aux yeux de l'Europe les droits que vous avez acquis et qu'on vous reconnaît. La puissance de fait, toute grande qu'elle soit, et particulièrement en Turquie, où souvent elle s'élève au détriment de la puissance de droit, ne fait pas disparaître celle-ci. Ne renoncez donc pas à un auxiliaire utile. Vos droits datent du traité de Kutaieh, où toute l'Europe est intervenue, et, grâce à ce traité, vous avez place dans le droit public de l'Europe. Mais, à quel titre, à quelle condition, avez-vous reçu l'investiture des provinces que vous gouvernez? à titre de vassal, soumis à un tribut et à des conditions. Tant que vous les remplissez, vous avez l'opinion du monde pour vous. Si vous voulez vous en affranchir, vous déchirez de vos propres mains le titre de votre puissance, et l'Europe vous devient hostile, et d'autant plus qu'on ne veut pas l'affaiblissement de l'Empire ottoman. Quoiqu'il soit divisé en deux fractions, dont l'une vous est subordonnée, les hommes impartiaux, en remarquant l'ordre qui règne dans la partie que vous gouvernez, loin de voir un affaiblissement de la monarchie dans cet état de choses, le considèrent, au contraire, comme une réorganisation, un élément de forces. Le traité de Kutaieh déchiré, qu'êtes-vous? Un simple pacha révocable! Je sais bien que cette révocation ne vous renversera pas; mais, aux yeux des peuples, elle ébranlera votre puissance et peut-être la compromettra si une nouvelle crise survient. Le droit est immense aux yeux des hommes; ne le mettez pas contre vous. Vous pouvez, quant au tribut, en retarder le payement sous divers prétextes ou le faire partiellement; mais ne déclarez jamais que vous ne voulez plus le payer. Faites tous les actes d'un sujet fidèle, tant que vos intérêts ne seront pas compromis d'une manière directe et immédiate par des hostilités effectives. Cette politique n'a rien de nouveau, elle est suffisamment connue en Orient. Réfléchissez que le sang d'Othman, malgré tant de révolutions et d'événements qui auraient dû le flétrir, est encore le seul dans l'empire qui soit l'objet d'un culte religieux. Ne sacrifiez point, par une démarche imprudente, le certain pour l'incertain, et ne prenez pas l'ombre pour le corps.»

Méhémet-Ali entendit ces paroles avec peine, et souvent rougissait quand je lui parlais. Il finit en répétant quelques objections qui étaient plutôt inspirées par la passion que par la raison, et nous nous quittâmes sans qu'il eût changé d'avis. Deux jours après, il me dit qu'il avait profondément réfléchi à ce que je lui avais dit, que mes conseils étaient sages, qu'il en reconnaissait l'opportunité et qu'il était résolu à les suivre. Il n'y a pas manqué; il n'a jamais autorisé les accusations que gratuitement on a dirigées contre lui, et il n'a pas un moment pensé à renverser le trône du sultan ni à marcher sur Constantinople. Ces explications devaient précéder ce qui va suivre.

Les fils de deux de mes amis, le duc de Mortemart et le duc de Périgord, se disposant à faire un voyage en Égypte, me demandèrent une lettre de recommandation pour le pacha. J'écrivis à Boghos-Bey, conformément à leur désir. Quelque temps après, je reçus la lettre ci-jointe, qui se rapportait aussi à l'ouvrage que j'avais publié sur l'Égypte.

«Alexandrie, le 15 septembre 1838.

«Monsieur le maréchal,

«MM. de Périgord et de Mortemart, heureusement arrivés, m'ayant remis la lettre dont vous m'avez honoré, en date du 2 juin dernier, je me suis fait un devoir de la soumettre à Son Altesse le vice-roi mon maître.

«Les sentiments d'amitié que vous avez inspirés à Son Altesse lors de votre bref séjour ici, et qu'elle se flatte d'avoir partagés, lui font une loi de vos moindres désirs. Ces deux voyageurs, déjà distingués sous beaucoup d'autres rapports, sont ici l'objet d'une attention particulière. Ils ne pourront qu'être satisfaits d'avoir été porteurs d'une pareille recommandation. Je regrette, monsieur le maréchal, de ne point avoir reçu, parmi les divers exemplaires qui me sont parvenus de l'ouvrage que vous avez publié, celui qui avait été destiné pour Son Altesse.