«La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 15 septembre m'a causé un véritable plaisir. Elle me flatte par le prix que le vice-roi met à mes conseils, et me touche par la confiance qu'il montre en mes sentiments pour lui. J'y vois aussi la preuve de la constante amitié dont il m'a donné des témoignages multipliés pendant mon séjour en Égypte et dont je conserverai toujours le souvenir.
«Je m'associe de coeur à tout ce qui se passe dans vos contrées, et les nouvelles que j'en reçois sont toujours d'un vif intérêt pour moi. J'apprécie aussi, monsieur, comme je le dois, les sentiments que vous me portez, en raison du cas tout particulier que je fais de votre personne.
«Pendant nos longues conversations avec Méhémet-Ali, faites sous vos auspices, monsieur, je lui ai toujours parlé avec franchise. Le cas que je fais de son caractère et de ses lumières m'en imposait la loi. Éloigné de lui, je ne changerai pas de méthode, et je vais répondre à votre lettre avec le plus grand abandon.
«Les bruits répandus par les journaux sur le projet du vice-roi de se déclarer indépendant m'ont vivement alarmé pour lui. Quoique je connaisse sa grande capacité et sa grande énergie, il me semblait peu digne de sa sagesse de livrer aux hasards de la guerre et aux chances de la politique une existence toute faite et que chaque jour doit consolider davantage. Le temps qui s'est écoulé depuis mon retour de l'Égypte n'a apporté aucun changement aux opinions que je lui ai manifestées à cet égard. Le traité, en consacrant ses droits, lui impose des devoirs. Tout est lié dans ce monde. En s'affranchissant des uns, on sape les autres par leur base; et, quoique le fait constitue réellement sa puissance, quoique les moyens dont il est le créateur lui assurent la durée de son pouvoir, la force morale du droit ne peut lui être indifférente. Elle ajoute d'une manière si directe et si efficace à la puissance du fait, que le temps et une longue suite d'années peuvent seuls suppléer à ce qui manque en créant le sentiment d'un nouveau droit dans l'esprit des hommes. À mon avis, le vice-roi a donc fait sagement de se tenir dans les limites de ses droits reconnus, et fera bien d'y rester, d'autant plus qu'il est maître absolu chez lui.
«Pour terminer de suite tout ce que cette question d'indépendance peut suggérer à l'esprit, je dirai que, pour que cette déclaration eût quelque valeur, il faudrait qu'elle pût recevoir la sanction des grandes puissances de l'Europe. Or tout me porte à croire qu'elles seraient fort éloignées de l'accorder, et la reconnaissance même d'une d'elles ne ferait qu'amener une complication, et peut-être une collision dont l'Égypte, après avoir été l'occasion, deviendrait peut-être la victime.
«Je comprends le désir de Méhémet-Ali d'assurer l'avenir de sa famille. Rien de plus juste et de plus légitime. Les grandes choses que le pacha a exécutées ne peuvent donner des résultats permanents et lui survivre que sous les auspices du pouvoir qui les a créées. Revenant au pouvoir direct du sultan, l'Égypte rétrograderait rapidement vers le désordre et l'anarchie. On ne peut se le dissimuler. Cependant, ce pays se liant chaque jour davantage avec l'Europe, celle-ci a un grand intérêt à ce que l'ordre y règne et à ce qu'une riche culture mette à sa disposition d'importants produits. Ainsi les grandes puissances de l'Europe doivent désirer la stabilité de l'ordre de choses existant, et, si Méhémet-Ali reste dans des limites sages, je crois qu'il peut compter sur leur appui. En bornant ses demandes à faire donner, dès ce moment, à son fils l'investiture des provinces qu'il gouverne, peut-être pourrait-il l'obtenir; et, cet objet ainsi réglé, le repos de l'avenir semble assuré. Mais, les puissances bornassent-elles leur concours à assurer seulement à Ibrahim-Pacha l'Égypte pour héritage, Méhémet-Ali, à mon sens, devrait s'en contenter et se trouver satisfait; car, quant à lui, la possession du reste lui est dévolue sans contestations et pour toute sa vie. Et si, le jour où la Providence l'appellera à elle, ses États sont tranquilles, son armée en bon état et son trésor rempli, nul doute que son fils Ibrahim n'obtienne, par la crainte et la nécessité, la confirmation de la Porte pour la totalité des domaines de son père. C'est déjà beaucoup, sous le rapport de l'opinion, que d'être d'avance reconnu comme le maître futur de l'Égypte, véritable et principal élément de la puissance nouvelle.
«Je conseillerais donc au vice-roi, dans ses intérêts bien entendus, de renoncer à la pensée de s'affranchir d'une vassalité dont le poids est léger, et qui contribue cependant à sa puissance réelle, et de se borner à réclamer l'intervention de l'Europe afin d'obtenir pour son fils l'investiture des domaines qu'il possède.
«En résumé, la durée de la création de Méhémet-Ali dépend, après lui, des talents de son fils. Si, comme je le crois, il est digne de son père, il le continuera; sinon il succombera, et tous les titres du monde n'empêcheraient pas sa chute, résultat de la force des choses.
«Pour faciliter la transmission de son pouvoir, pour en assurer la durée dans sa famille après avoir cessé de vivre, Méhémet-Ali doit penser à trois choses dont je l'ai entretenu déjà plus d'une fois: s'occuper de maintenir son armée sur le meilleur pied possible, sous le rapport de la discipline, de l'instruction et de la capacité des officiers; avoir un trésor richement pourvu; car, dans la position particulière où il est, le crédit, arme nouvelle des gouvernements, arme puissante, mais d'une valeur variable, difficile à manier par les vieux gouvernements, n'est nullement à son usage; en troisième lieu, maintenir la paix chez ses sujets, et il atteindra avec certitude ce dernier but s'il trouve le moyen d'améliorer leur condition sans rien changer au système d'administration que je trouve convenable et même nécessaire aux temps actuels, mais avec lequel cependant on ne peut parvenir à concilier tous les intérêts. Ces trois conditions remplies, le pacha peut dormir en paix et se reposer sans soucis sur l'avenir de ses enfants.
«Je vous remercie, monsieur, et je remercie Son Altesse du bon accueil fait en Égypte à MM. de Périgord et de Mortemart. J'éprouve un véritable chagrin que les exemplaires de mon ouvrage, qui vous étaient destinés, ne vous soient pas parvenus. Je vous réitère, etc.»